Vendredi 29 mai 2026, 19 h
Les derniers locataires chaleureusement invités à la Fête des voisins arrivent, bardés de victuailles, de boustifailles et de boissons.
Premier arrivé, après avoir installé chaises et tables pour aider ma voisine et son compagnon, nous scrutons avec inquiétude le ciel gris et les nuages, tout au fond, s’avançant dangereusement au-dessus de nos têtes.
Fort heureusement, au même moment que l’arrivée des petits plats préparés avec amour par la voisine du dernier étage, le vent a poussé l’intrus cordialement invité à poursuivre sa route vers la mer, évitant soigneusement la tablée surchargée de mets et de boissons.
Une tablée qui attire toutes les trente secondes des enfants heureux et joyeux, partageant leurs cris de joie sur le passage menant aux garages de la résidence et quelques frappes dans un ballon déjà bien affaibli.
Une dizaine d’enfants jouent, comme savent si bien le faire les enfants, sous les yeux des voisins et des parents qui commencent à partager boissons et repas.
C’est la Fête des voisins.
Chacun passe avec quelque chose à partager. Une fête nationale qui, pourtant, n’existait plus dans la résidence depuis plus de dix ans.
Mais voilà que ma petite voisine du rez-de-chaussée s’est donné pour mission de réunir un peu les locataires de l’immeuble. L’idée m’a plu.
J’ai décidé d’apporter mon soutien en proposant des chaises pliantes, puis une belle bouteille de whisky, du coca et du jus de fruits.
Ce n’est pas de ma faute, je mange liquide.
Et fort heureusement, car le ciel chargé d’électricité reste lourd et nous fait suinter du front au moindre geste brusque, attirant les moustiques bien plus rapidement que d’habitude.
Rires de voisins qui échangent des anecdotes autour de ce qui se passe dans la cité.
On refait le monde. Certains m’interrogent sur ma manière d’écrire…
Un instant suspendu dans le temps, histoire de partager des moments qui seront probablement vite oubliés.
Probablement jusqu’à l’année prochaine. Probablement très vite grâce à l’alcool et au cerveau qui trie les souvenirs par ordre d’importance.
Seul le Sheitan n’est pas invité. Et quand bien même elle s’inviterait, une petite figurine en forme de Madone, remplie d’eau bénite, est déjà posée dans un coin de la table.
Si elle approche, ce sera forcément pour vomir du poison sur les convives. Tout le monde est donc préparé.
Mais ce qui suit le début de soirée, personne ne l’aurait encore imaginé.
Un voisin, dressé devant moi, le gobelet rempli de jus d’orange, lève soudain la voix plus haut que les autres, brisant en quelques secondes le brouhaha festif des habitants du quartier :
— Elle est là ! Attention aux enf…
À bord de sa voiture verte pomme, à l’avant effilé donnant l’impression de voir la tête d’un serpent, véhicule parfaitement adapté à la morphologie du démon de la cité, elle appuie sur le bip pour ouvrir la barrière donnant accès au parking.
Face à elle, le nuage d’enfants qui joue au ballon ne l’a pas encore vue.
Mais il allait devoir se dissiper pour laisser passer le train de l’enfer.
Cependant, la barrière à peine levée marque déjà le signal d’accélération de la mécanique.
Le Sheitan a déjà à son actif quasiment une dizaine de plaintes à la police pour diffamations, harcèlement moral, harcèlement d’enfants… et plus d’une trentaine de signalements de la part d’autant de locataires auprès du bailleur social.
Mais si certains aiment à dire qu’elle a le bras long, je préfère employer le terme « gorge profonde »…
Chacun ses qualificatifs. Je trouve le dernier plus adapté, mais je n’expliquerai pas pourquoi.
Crissement de pneus.
La barrière n’a même pas le temps de se rabaisser que le Sheitan accélère, fonçant sur la dizaine d’enfants âgés de cinq à douze ans, dont l’espérance de vie semble soudainement réduite et qui garderont probablement un souvenir amer de cette Fête des voisins.
Deux mères ont juste le temps de se lever pour courir vers eux et les alerter du danger.
Elles s’interposent, les font partir en criant le plus fort possible.
Le nuage d’enfants se dissipe d’urgence. Les corps, à quelques millimètres de la carrosserie, frôlent le drame.
Cris de terreur des plus petits.
Une des mamans, celle de deux des plus jeunes enfants, s’interpose et se jette devant la voiture. Le Sheitan s’en fout… mais freine quelques secondes.
Trop courtes.
Elle sent qu’en s’arrêtant ainsi, elle se met en difficulté.
Elle réaccélère.
Je vois alors la jeune maman poussée par le capot de la voiture. On ne lutte pas contre un tas de ferraille. Tandis qu’elle tente simplement de ne pas passer dessous, une autre des mères essaie, quant à elle, d’ouvrir la porte.
Le Sheitan est malin.
Elle avait déjà préparé le coup en verrouillant l’intérieur de sa Diablomobile verte.
Dernier geste futile et inutile de cette seconde maman, qui s’empare alors de la seule chose qu’elle a sous la main : le ballon totalement dégonflé, vestige de cette fugace partie de football sur le parking, à quelques mètres des tablées.
Le ballon tape contre la vitre et rebondit comme un marshmallow lancé sur une fenêtre.
Même pas un bruit sourd.
Un impact tellement insignifiant qu’il n’avait de valeur que par le geste. Dernier recours pour exprimer cette colère de voir une psychopathe protégée par le bailleur, ignorée par la police, inconnue de la justice… et pourtant, tout le monde sait dans le quartier que cette femme est connue des services de police, et bien plus encore du bailleur social.
Vous comprendrez alors pourquoi, quelques lignes plus haut, j’employais le terme de « gorge profonde ». Oui, il est totalement imagé, mais aussi légitime.
Mais là n’est pas la question.
La voiture, qui a accéléré sur le dos-d’âne pourtant destiné à ralentir les passages des fous de la pédale, fonce alors derrière le bâtiment pour rejoindre son garage.
La mère décide alors, sous le conseil de plus de dix voisins témoins de la scène, d’appeler la police afin de leur signaler que la diablesse vient de foncer sur une dizaine d’enfants, dans le but évident de les écraser, tout simplement parce qu’elle ne supporte rien ni personne, et encore moins les bambins.
Une haine qui reste paradoxale au regard de son insistance à vouloir vivre dans une communauté sans jamais s’y adapter.
Sans être humaine, même.
Car quelqu’un qui fonce en voiture sur des enfants qui jouent peut-il encore être qualifié d’humain ?
La mère de famille, en conversation avec la police nationale et quelque peu isolée du bruit des témoins forcément ébahis, surpris et choqués, revient le teint blafard.
Mon premier réflexe est de lui demander s’ils arrivent.
Son premier réflexe est de me répondre :
— Non…
Bon.
C’est la Fête des voisins. Il y a peut-être plus urgent qu’une tentative de meurtre au moyen d’une voiture lancée à toute allure sur un groupe d’enfants qui n’a rien demandé…
Je n’ose pas poser la question, de peur d’avoir la réponse.
Mais elle sort tout naturellement.
— Cette tarée vient de foncer avec sa voiture sur un groupe d’enfants et ils ne viennent pas ?
Je n’imaginais pas entendre un jour ce genre de réponse.
— En fait, le policier m’a dit que tant qu’elle n’a pas heurté un enfant, et comme personne n’a été touché, on ne peut pas intervenir…
J’ai eu une seconde d’absence en entendant ça.
Puis, aussitôt, mon cerveau de romancier de thrillers a pris le dessus et j’ai réalisé qu’en 2026, la tentative de meurtre sur des enfants innocents au moyen d’un véhicule lancé à vive allure était devenue un acte totalement futile et toléré…Je n’avais même pas imaginé ça possible…
Tant qu’un enfant n’est pas mort, on peut continuer à le traumatiser, le menacer et essayer de l’écraser sans même risquer de voir un uniforme venir vous sermonner pour cela…
Oui…
Je pense que je ne suis pas près de manquer d’inspiration pour mes prochains romans.
Je pensais vivre dans un quartier vraiment farfelu et productif en matière d’inspiration cocasse ou glauque, mais je viens de me rendre compte que c’est peut-être tout le pays qui me permet de puiser des idées pour mes thrillers psychologiques.
Comme pour exorciser l’attaque du Sheitan, nous avons tous tenté, tant bien que mal, d’éviter de parler toute la soirée du démon, afin de ne pas gâcher cette fête.
Faire comme si de rien n’était.
Soulagés, dans un sens, qu’aucun enfant ni aucun parent n’ait été percuté, nous restions pourtant marqués par la proximité du drame. Chacun avait frôlé de peu cette sensation glaçante : la froideur de la carrosserie contre son front ou le poids écrasant des pneus sur ses pieds.
Oui.
Pendant ce temps-là, la foldingue du quartier referme tranquillement la porte de son garage. Sa voiture est bien rangée, probablement trop propre à son goût.
Peut-être aurait-elle préféré la ressortir le lendemain avec quelques traces de sang séché sur la carrosserie, vestiges de ces enfants dont le simple bonheur semblait lui être insupportable…
Le Sheitan, sous les hurlements des voisins et de quelques enfants revanchards d’avoir failli servir d’essuie-tout à la gomme des pneus de la démoniaque, a finalement rejoint l’entrée du bâtiment, à quelques centimètres de là où nous étions tous attablés.
Le regard globuleux d’un gobelin possédé fixait les convives en hurlant :
— Je vous emmerde !
— J’en ai rien à foutre !
— L’autre pute avec son portable, encore elle qui filme !
Pour le Sheitan, montant les escaliers jusqu’à chez elle, entrant dans son appartement puis relevant son store pour toiser le groupe depuis son balcon, ce n’était qu’une action légitime et impunissable parmi toutes celles qu’elle commet quotidiennement.
Quoi qu’elle fasse, elle sait maintenant que tenter d’écraser les enfants dont elle ne supporte pas les cris pourrait devenir son passe-temps favori sans même être inquiétée.
Sans même être réprimandée.
Oui.
Le Sheitan vient d’obtenir la conviction qu’elle peut continuer à effectuer des tentatives d’intimidation, voir de meurtres, au volant contre des enfants simplement pour les faire taire parce qu’elle ne les supporte pas.
Nous sommes en 2026…
Et le Sheitan n’a jamais aussi bien porté son nom.
Une fois de plus…
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