S01E12 – Ils ne savaient pas…

Temps de lecture : 7 minutes

Mon tout premier spot à l’ombre sur la plage n’est accessible qu’après six cents mètres de marche depuis le parking.
Un trajet qui peut paraître court pour certains, mais qui reste éprouvant en plein cagnard pour moi.

Oui, quelques centaines de mètres qui peuvent sembler dérisoires à parcourir.
Pourtant, devant moi, ils se dressent comme un véritable périple. Un parcours du combattant pour un type comme moi.

Lorsque j’arrive enfin sur place, mon territoire tant convoité est déjà envahi. Le seul endroit ombragé sur près de deux kilomètres de plage.
Un petit pin maritime projette, au-delà d’une barricade de bambous, quelques longues branches qui offrent un refuge bienvenu contre le soleil. Des dunes d’algues forment de petites niches naturelles, et l’arbre se dresse entre ces deux zones, laissant un espace libre, parfait pour s’allonger à l’ombre.

Un couple est déjà installé.

Lui, la soixantaine, les cheveux gris, la parfaite tête à claques du touriste qui, d’un simple regard et d’un grognement en réponse à votre bonjour, vous fait comprendre que vous n’êtes pas le bienvenu. Un regard qui semble dire : « Je ne vais pas te le dire en face », surtout lorsque la différence de gabarit entre nous saute aux yeux. Enfin… jamais à moi.

Elle, allongée sur le ventre, savourant la main ridée qui lui effleure les fesses, ne me remarque pas tout de suite. Son visage est enfoui entre ses bras, collé à la serviette étendue sur le sable chaud.

Je pose mon sac.

Le bruit la tire aussitôt de son petit plaisir.

Elle est bien plus jeune que lui. La quarantaine tout au plus.
Mais le regard qu’elle me lance lorsqu’elle me voit ressemble à celui d’une sorcière à qui l’on viendrait annoncer qu’on est en train de préparer le bûcher.

Pourtant, une dune d’algues nous sépare. Mais il semblerait que la demoiselle ait prévu d’obtenir un peu plus qu’une simple caresse sur les fesses de la part du vieux qui ne moufte pas pendant que je m’installe.
Assis, légèrement surélevé, je contemple l’horizon, le ballet des mouettes dans le ciel et profite de l’air marin, ainsi que de cet ombrage rafraîchissant.

Soudain, la femme relève la tête.
Elle me fixe d’un regard furibond, comme si elle était attachée à un bûcher et que j’approchais une torche pour y mettre le feu.

Je fais mine de ne pas la voir.
Elle marmonne quelque chose du genre :

— La plage est pas assez grande pour qu’il vienne se coller là, celui-là ?

Mon éducation, ainsi que mon envie de rester dans un bon état d’esprit, m’empêchent de lui répondre du tac au tac ce qui me vient immédiatement à l’esprit.
Une pensée qui aurait forcément rendu la conversation beaucoup plus véhémente.
« T’as pas capté, greluche, que c’est le seul coin d’ombre sur plus de deux kilomètres de plage ? Et qu’on est assez séparés par cette dune d’algues pour que tu puisses faire des pipes avec ton cul à ton vioc sans même que je vous voie, si tu me laisses simplement le temps de m’allonger sur le ventre pour lire un bon livre ? »

Non… J’ai gardé le silence.
J’ai préféré faire comme si je n’avais rien entendu.

Ensuite, elle se lève, sort un parasol jaune couleur pisse posé à quelques centimètres d’elle dans le sable, l’ouvre et le place de manière à me masquer complètement leur vue.

Grand bien t’en fasse Blondie. Ça me permet aussi de ne plus voir ta face et tes yeux globuleux de gobiidé en manque d’affection tactile.

Je n’existe plus pour eux.
Mais eux existent soudainement un peu plus pour moi, après cette petite agression gratuite que je ressens comme une injustice.

Ils ne savent pas.
Ils ne peuvent pas savoir pourquoi ce coin d’ombre est si important pour moi.
Ils ne peuvent pas imaginer que je dois à tout prix y rester le plus longtemps possible avant que le soleil ne tourne et ne renvoie ses rayons sur ma peau, m’obligeant alors à quitter rapidement les lieux pour rejoindre un autre refuge.

Un trajet qui me paraîtra interminable sous la souffrance de cette chaleur qui écourte un peu plus ma vie.

Je sors alors mon petit carnet. Celui où je griffonne des idées, des projets, des pensées.
Et je décide d’écrire ce que je ressens.
Ce que je suis.
Ce qu’ils sont, ou ce qu’ils me semblent être.

Une sorte de poème.
Pour moi.
Et peut-être même qu’ensuite je le déchirerai pour leur déposer à leurs pieds avant de partir en quête d’un nouveau point d’ombre en bravant tous les dangers.

Les mots sortent d’un coup.
J’imagine écrire une petite page.
Mais le flot ne s’arrête plus.

Il continue de couler pour se déposer sur mes feuilles…

Vous voyez un connard qui s’incruste trop près de vous ?
Moi, je ne suis qu’un homme simple qui veut et doit profiter de ce coin d’ombre si rare sur cette plage à cette heure de l’après-midi.

Vous voyez un casse-couilles venu s’introduire dans votre bulle d’intimité ?
Moi, je n’ai vu que le seul coin d’ombre disponible à moins de deux kilomètres.

Vous voyez un enfoiré que vous imaginez voyeur pendant que vous vous câlinez ?
Moi, je suis simplement un homme qui tente de prolonger sa vie en restant le moins possible au soleil.

Vous voyez un gros incruste sans gêne qui vous colle ?
Moi, je suis un homme obligé de se réfugier à côté de vous, à l’ombre, comme un vampire craignant la lumière du jour.

Vous voyez un trouble-fête qui n’est même pas complexé de s’exposer avec son gros bidon en plein air ?
Moi, je ne suis qu’un homme qui refuse de porter des manches longues sous la chaleur écrasante du mois de juin. Un homme qui ne veut pas se déguiser en super-héros Marvel simplement pour avoir le droit de marcher au soleil sans risquer de mourir.

Vous voyez un inconnu à détester pour son audace ?
Moi, je vois un couple qui juge sans savoir. Mais qui ne peut pas savoir. Et qui, à son tour, peut donc être jugé.

Vous voyez un homme à blâmer pour son impertinence à s’installer trop près de vous ?
Moi, je ne suis qu’un homme qui doit négocier chaque jour avec l’ombre et le soleil depuis qu’on lui a diagnostiqué, il y a quelques semaines, un cancer de la peau incurable.

Vous voyez un parasite venu troubler votre instant de vie ?
Moi, je vois un couple qui ne pense qu’à lui et à son petit confort ; jugeant inacceptable de partager ce seul coin d’ombre avec un condamné à mort.
Je vois un couple nombriliste qui n’a plus conscience des plaisirs simples de l’existence.
Comme se reposer à la fraîche sous un pin, à deux mètres du ressac.
Comme si cet endroit ne leur était réservé qu’à eux.
Comme si personne d’autre n’avait le droit d’en profiter.
La définition même de ce que devient l’humanité : l’égoïsme et l’ignorance.

Vous voyez un gros connard qui pompe votre air ?
Moi, je suis un homme qui ne respirera peut-être plus dans quelques mois.
Voire quelques semaines.

Vous voyez ce qui vous arrange de voir…
Moi, très bientôt, je ne verrai plus rien.

Alors je ne porterai pas de manches longues en pleine chaleur parce que la moindre parcelle d’ombre est devenue rare sur ma route.
Je ne porterai pas de manches longues sous cette fournaise pour réduire mes risques de voir le soleil accélérer encore un peu mon voyage vers la Grande Faucheuse qui m’attend déjà sur le seuil de ma porte.
Je veux rester libre.
Libre de sentir le vent me caresser tout le corps.
Libre de laisser mon gros bidon s’épanouir sous les gifles fraîches de l’air marin.
Même si, pour cela, je dois paraître odieux en m’installant dans un coin d’ombre libre, accessible et parfaitement adapté pour accueillir une personne aussi large que moi.

Je ne suis pas un intrus venu emmerder le monde.
Je suis un homme qui doit limiter ses déplacements au soleil afin de préserver ce qu’il lui reste de temps.
Chaque coin d’ombre est une aubaine.
Une occasion supplémentaire de contempler la mer, d’écouter les cigales, de sentir l’iode et d’observer la danse des oiseaux dans le ciel.

Vous avez vu un sale gros con venu vous troubler ?
Je ne suis qu’un condamné à mort venu profiter de ce seul coin d’ombre sur deux kilomètres de plage avant de poursuivre sa route lorsque le soleil aura tourné.

Pour vous, couple heureux et insouciant, ces déplacements au bord de l’eau, main dans la main, ne sont qu’une promenade entre amoureux.
Pour moi, marchant seul sur le sable, c’est le couloir de la mort qui se rétrécit à chaque pas.

Mais je ne peux pas vous en vouloir.
C’est dans la nature humaine de juger sans savoir.
Et cela ne changera jamais.

Regardez autour de vous, couple ingrat et égoïste.
Voyez-vous le moindre coin d’ombre à l’horizon sur plusieurs kilomètres ?
Combien de temps vais-je devoir m’exposer au soleil pour trouver le prochain refuge ?

Vous avez planté votre parasol devant vous pour vous cacher de moi.
J’aimerais pouvoir faire de même pour me cacher de la mort que j’entends m’appeler au fil de la disparition de ce coin d’ombre.
Au fil du mouvement du soleil.
Au fil de vos rires de plus en plus insistants qui me prouvent déjà que vous m’avez oublié et que ma présence ne vous empêchera pas de vous coucher heureux ce soir.
Mais moi, dans quel état d’esprit vais-je me coucher ?
Seul.
Avec cette impression injuste d’avoir joué le mauvais rôle cet après-midi alors que ma seule intention était de survivre en silence.

Lorsque j’écrivis les dernières lignes sur mon carnet, je reposai le stylo. Je n’avais plus ressenti depuis une éternité ces crampes et ces tiraillements dans les doigts que l’on ressent lorsqu’on écrit trop longtemps.
J’arrachai proprement les feuilles. Puis je me tournai vers l’endroit où se trouvait le couple.

Mais il n’y avait plus personne.
Ils étaient partis. Et je ne m’en étais même pas rendu compte, tant j’étais entré dans une transe d’écriture qui m’avait rendu sourd au monde entier, jusqu’à en oublier le chant des cigales.

Je voulais leur offrir ce texte avant de partir. Sans même attendre leur réaction.
Mais le couple avait disparu.

Eux avec le souvenir d’un gros connard venu troubler leur après-midi.
Moi avec le souvenir d’avoir perdu de longues minutes de ma vie à fixer un morceau de papier pour deux inconnus que je ne reverrai probablement jamais.

Au lieu de profiter pleinement de l’instant présent, comme j’avais commencé à si bien le faire avant que cette femme ne me juge et ne m’incite à me justifier par écrit.

Ils ne savaient pas.
Et, au fond…
Avaient-ils réellement besoin de le savoir ?


© 2026- Romuald Serrado

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