Quand l’auteur romancier rencontre en cachette son personnage pour faire une mise au point…
Il est là, devant moi, debout, le regard plongé dans le mien, à tenter de sculpter dans mes pupilles le moindre détail capable de trahir ma peur ou mon angoisse.
Ah non… angoisse.
Un mot qu’il ne faut surtout pas prononcer devant lui.
Susceptible, et surtout armé d’une masse de démolition, de celles qu’on utilise pour éclater un mur de plâtre en morceaux, il pourrait mal le prendre.
La tête métallique de l’outil repose lourdement sur le béton, dans un bruit sourd, presque menaçant, et le manche vibre encore faiblement dans sa main droite, serrée avec cette décontraction nerveuse qui le caractérise.
Victor Langoisse, mon personnage de plusieurs romans, attend que je lui parle.
Je sais que je lui en ai déjà demandé beaucoup. Beaucoup trop, peut-être.
Mais à travers lui, je m’adresse aujourd’hui à MES lecteurs.
Mais il faut que le lecteur comprenne en effet qu’il a ce pouvoir étrange, presque vital, de libérer les mots qui se bousculent dans ma tête, de me permettre de les laisser s’épanouir sur le papier, de me pousser à continuer à écrire, toujours davantage.
Je n’ai pas besoin de motivation pour écrire.
Je n’ai pas besoin du succès pour vivre.
Mais j’ai besoin de savoir comment sont perçus les messages que je transmets dans mes récits.
Et pour ça, il faut témoigner sur Amazon, il faut lâcher son com.
Je prends une grande inspiration, l’air humide de cette ruelle étroite me colle à la gorge, chargé d’odeur de pierre froide, de poussière et de vieux métal, puis je me décide enfin à engager la conversation, tandis qu’il demeure immobile devant moi, silhouette noire figée dans la pénombre, la masse à la main, comme une incarnation brutale de tous mes blocages.
Cette impasse sans issue ressemble étrangement à ma carrière d’auteur.
On me lit et on m’adore bien souvent. Pourtant personne ne le crie autour de moi avec le même entrain qu’on tambourinait sur des casseroles aux fenêtres à vingt heures pendant le Covid pour soutenir les infirmières.
Je ne demande pas qu’on martyrise le cul des marmites à coups de cuillère en bois en hurlant à s’en déchirer les poumons que mes romans sont des œuvres littéraires incontournables.
Ce serait le comble pour un type qui assume et revendique d’écrire des romans de gare, dans le bon sens du terme, je précise.
Non… juste cinq ou quatre étoiles, pas moins, et un avis sur son expérience de lecture sur Amazon.
— Salut Victor. Merci d’être venu.
— Bon grouillez-vous Monsieur SERRADO. Je dois changer la litière de Régis.
— Je suis surpris que tu me vouvoies mon très cher. Après tout ce qu’on a vécu ensemble.
— On a vécu quoi ensemble ?
— Eh bien je t’ai créé dans un premier temps. Je t’ai mis au monde. Je t’ai donné la vie.
— Vous m’avez surtout tracé un destin d’écrivain foireux, d’un tocard de la littérature et en plus, vous m’avez collé un cerveau malade on dirait bien…
— Ce n’est qu’une question de point de vue.
— Ne tournez pas autour du pot et arrêtons de nous renifler le cul… Qu’est-ce que je fous là ?
J’allume ma tablette, déjà prête à afficher la page de ma boutique Amazon.
L’écran bleuté éclaire un instant nos visages, projetant sur ses traits une lueur glaciale qui accentue encore la dureté de son expression.
Je clique sur Lâche ton com ou crève !, appuie sur le chiffre des vingt-neuf évaluations laissées, puis je lui tends l’appareil.
Il fait défiler les commentaires d’un doigt rapide, les parcourt à peine, avant de me rendre la tablette avec une grimace de dédain.
— 29 évaluations ? Même si elles sont toutes bonnes et dithyrambiques au sujet du roman, c’est toujours une vingtaine de plus que pour mon livre « Cœur en miettes ». Il est pas content le chef de gare ?
— Disons qu’il faut 50 avis minimum pour commencer à être perçu par l’algorithme d’Amazon et, par ricochet, être lu…
Victor s’avance d’un pas franc, déterminé, et le métal de sa masse râpe alors légèrement sur le sol dans un crissement désagréable.
— Je croyais que vous écriviez que par passion… Sans objectif de devenir auteur reconnu… sans même au départ l’objectif d’être lu par d’autres. Vous avez pris le melon cher Mr SERRADO ?
Je me racle la gorge.
Touché.
J’ai beau expliquer que je n’écris que pour libérer ce cerveau saturé d’inspiration, calmer cette décantation lente que je subis, tenter d’endiguer l’hémorragie de synopsis naissants qui se bousculent dans ma tête…mais tout ça peut sonner faux.
Pourtant, j’essaie seulement de canaliser ces flots de phrases qui s’échappent de la digue rompue en moi.
Mais à côté de ça, je suis effectivement comme les autres auteurs : j’ai quand même besoin d’être lu pour savoir si mes messages passent, s’ils passent correctement.
Je n’ai pas forcément besoin de savoir si j’écris quelque chose d’agréable ou si je fais de la merde. Il y aura toujours quelqu’un pour ne pas aimer ce que je fais.
J’encaisse sans même songer à me trouver une excuse au travers d’une citation de Confucius qui m’expliquerait qu’on n’aime pas mes romans uniquement par jalousie.
Non… j’ai juste besoin de savoir si mes œuvres peuvent me survivre, à moi qui ai déjà dépassé un demi-siècle et vois de plus en plus la faucheuse s’approcher du pied de mon lit le soir.
On ne sait pas quand on va partir, mais on sait qu’on n’a pas tous les mêmes chances.
Mon père est parti à quarante-neuf ans. Mon oncle n’a jamais eu, lui non plus, l’occasion de souffler ses cinquante bougies.
Même si j’ai passé le cap des quarante-neuf avec angoisse pendant près de cinq ans, m’imaginant victime d’une malédiction, je sais bien que je suis plus proche de la fin que du début.
Alors que restera-t-il de moi ? Vingt-neuf commentaires ? Non. J’en veux au moins cinquante.
C’est un seuil, un cap à franchir.
Mon défi dérisoire et immense à la fois, pour laisser une trace quelque part, pour partager cet avis tranché que j’ai sur la technologie qui tue progressivement l’homme.
Et puis, quand on écrit, c’est quand même agréable d’avoir des retours de lecteurs qui ont apprécié l’instant, qui ont été marqués, ne serait-ce que jusqu’au moment où ils tournent la quatrième de couverture pour refermer le roman.
— Oui Victor. Mais toi, mieux que personne, comprends que c’est quand même un aboutissement d’avoir un peu de reconnaissance, surtout lorsque vous le publiez volontairement à la vue de tous, pour en finalité être lu. Qui propose quelque chose à un public et ne souhaite pas savoir comment il est perçu ?
— Un politique ?
— N’entrons pas dans l’humour Victor. Tu sais très bien où je veux en venir. Nous sommes connectés tous les deux. Tu es un personnage de mes romans, que les lecteurs m’implorent de ne pas tuer à la fin, et tu sais lire dans mes pensées grâce à ça.
— Vos pensées ? Vous avez vu le bordel que c’est dans votre tête ? Y’a encore une quinzaine d’idées de romans qui s’entre-tuent pour sortir. Je ne pense pas que vous aurez assez de tout ce qu’il vous reste de vie pour les publier un jour.
— Tu sais quelque chose ? Je ne vais pas arriver jusqu’à la retraite ? C’est ça ?
— Quelle retraite ?
— Oh putain. Changeons de sujet si vous le voulez bien.
— Bonne idée. Alors… qu’est-ce que je fous là ?
Cette fois, c’est moi qui m’avance vers lui afin de réduire l’espace entre nous, créant cette proximité indispensable pour que personne n’entende notre échange dans cette ruelle vide, où le moindre souffle semble se répercuter contre les murs humides.
— J’ai besoin de 50 avis et plus sur Amazon pour mes romans. Mais surtout pour « Lâche ton com ou crève ! »
Il secoue la tête, comme sincèrement surpris, puis me répond quelque chose à quoi je ne m’attendais pas du tout.
— Et alors ? J’ai fait au mieux déjà. Que puis-je faire de plus ? Des pipes avec mon cul au fond des bois ?
Je reste stoïque, malgré l’image absurde qui me traverse l’esprit. Cette phrase, j’aurais très bien pu la mettre dans un de mes romans.
Il le sait déjà.
Il lit dans mes pensées.
Je l’avais oublié.
Il enchaîne…
— Tu veux que j’aille sonner à la porte de ceux qui n’ont pas lâché un com et des étoiles sur ta page Amazon ?
Je ne dis rien.
— Tu crois que j’ai que ça à foutre ? Tu te souviens ce que j’ai subi dans le tome 3 ? Tu te souviens où je suis à présent et dans quel état ?
— Ah, tu me tutoies maintenant ?
— Ouais. Et tu devrais savoir du coup que ce n’est pas bon signe pour toi.
Il lève sa lourde masse et pose la moitié du manche sur son épaule large, protégée par l’épais cuir noir de son blouson. Son attitude se ferme, se tend. Il paraît sur la défensive.
Je tente une approche plus douce.
— Le gros problème réside dans le fait que j’en ai vendu largement plus que 29 sur Amazon. Les silencieux. C’est ça qui me dérange.
— Tu prends peut-être le problème dans le mauvais sens, ducon. Peut-être qu’ils ne l’ont simplement pas aimé et qu’ils n’ont pas pris le temps de revenir sur Amazon pour te le dire. Et c’est peut-être mieux ainsi non ? Au moins, tu continues à n’avoir que des avis positifs…
Je me gratte la tête, sentant sous mes doigts la moiteur nerveuse de mon cuir chevelu.
Mais c’est qu’il a raison, ce con.
Patientons. Laissons faire le temps, en espérant qu’il me reste encore assez de jours devant moi pour voir ce chiffre atteindre enfin cinquante.
Ce serait grisant de le voir de mon vivant.
Victor me fait un clin d’œil, presque complice, et m’adresse une dernière fois la parole.
— Tu as compris. Laisse faire le temps et continue à proposer des livres qui plaisent à tes lecteurs. Mais avant tout… éclate-toi et vide progressivement ce cerveau surchargé. Et n’oublie pas… la plupart des auteurs en auto-édition ne vendent qu’une moyenne de 22 livres tout au long de leur carrière selon l’étude de 2024… Tu es déjà bien au-dessus de ça si j’en juge les stats de ventes sur Amazon KDP.
Il se tourne pour repartir, me laissant face à sa longue chevelure qui tombe jusqu’au bas de son cou, puis il me lance encore, par-dessus son épaule :
— De toute façon, je vais quand même aller rendre visite à ceux qui ont lu tes romans et n’ont pas lâché de commentaires sur Amazon…Juste par plaisir…
Puis il disparaît dans un épais brouillard cinématographique et surfait qui surgit soudain au bout de la rue, avalant sa silhouette en quelques secondes, me laissant seul au milieu de cette impasse, avec le poids absurde et vertigineux de cette question suspendue : que va devenir l’avenir de ce roman, l’avenir de mes romans, mon avenir d’auteur… mon avenir tout court.
Lire : Pourquoi laisser une note et un avis sur Amazon est-il si important ? ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️
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