HPI, HPI?!…Est-ce que j’ai une gueule d’HPI ?
Il aura fallu que je frôle le demi-siècle pour entendre, presque régulièrement, des mots qu’on ne m’aurait jamais adressés il y a encore quelques décennies.
Et pour cause : à l’époque, ce genre de terme n’était ni populaire, ni même réellement employé dans le langage courant.
Aujourd’hui, c’est devenu une rengaine.
Une fois par mois, parfois davantage, quelqu’un — au détour d’une rencontre ou d’un message privé — me glisse, avec un air entendu, que je serais “HPI”.
HPI.
Trois lettres devenues presque magiques. Haut Potentiel Intellectuel.
Sur le papier, cela désigne des personnes ayant un quotient intellectuel supérieur à la moyenne, souvent associé à une pensée rapide, une hypersensibilité, une forme d’intensité dans la perception du monde.
Mais dans la réalité d’aujourd’hui, le terme s’est dilué.
On le retrouve partout. À toutes les sauces. Comme un tampon qu’on appose un peu trop facilement pour expliquer, justifier, ou même valoriser.
Un enfant trop agité ? HPI.
Un adolescent en décalage ? HPI.
Une personnalité un peu atypique ? HPI.
Parfois, on a même l’impression que le mot sert à rassurer, à enjoliver, à transformer une différence en médaille.
Comme si être différent devait absolument rimer avec être “au-dessus”.
Comme si l’on refusait simplement l’idée qu’un enfant puisse être… autre chose.
Un artiste, par exemple.
Quelqu’un qui ressent plus qu’il ne calcule.
Quelqu’un qui déborde, qui imagine, qui vit en dehors des lignes sans pour autant être plus “intelligent” — juste câblé autrement.
Mais ça, c’est moins valorisant. Moins mesurable. Moins rassurant.
Alors on préfère dire HPI.
Moi, ça me laisse perplexe.
Parce qu’il aura fallu que je frôle le demi-siècle pour qu’on commence à me coller cette étiquette.
Oui, une fois par mois, parfois davantage, quelqu’un — au détour d’une rencontre ou d’un message privé — me glisse effectivement, avec un petit sourire complice, que je serais “HPI”.
Comme si ça expliquait tout.
Je n’ai jamais aimé les cases.
Je n’en sais strictement rien si je suis une version réelle de cette mécanique intellectuelle qu’on fantasme aujourd’hui.
Et, très honnêtement, ce n’est pas maintenant que je vais partir à la chasse aux tests pour me coller une étiquette de plus sur le front.
Ne m’appelez pas HPI.
Pour moi, je suis simplement… un peu fêlé.
Pas au sens dramatique. Plutôt dans cette légère fissure qui déforme la vision, qui fait voir le monde sous un angle inattendu.
Une anomalie discrète, mais persistante.
Et il y a, il faut bien le dire, quelques éléments de contexte.
Un coin de fenêtre en PVC enfoncé dans le crâne, à Poissy, alors que je rebondissais sur un canapé en m’imaginant être Goldorak.
L’impact, le choc, et puis le flou. C’est l’un de mes rares souvenirs d’enfance, comme une image mal développée qui refuse pourtant de disparaître.
Et puis il y a le reste.
Cette ambiance. Cette époque.
Les caves de la cité, interdites. Officiellement pour éviter les accidents.
Officieusement… parce qu’on retrouvait parfois des têtes décapitées dans les poubelles.
Oui.
Nous étions au début des années 80.
On ne parlait pas de traumatismes. Pas d’anxiété. Pas d’environnement toxique. On vivait dedans, point. On avançait avec ça, sans mode d’emploi, sans filtre.
On grandissait dans une tension diffuse, invisible, mais bien réelle.
Alors forcément, ça laisse des traces.
Peut-être que tout ça, mélangé — un choc physique, une imagination nourrie trop tôt par des images trop fortes, un environnement qui serre un peu trop fort les nerfs — ça fabrique un esprit… légèrement décalé.
Pas supérieur.
Pas inférieur.
Juste… différent.
Ne m’appelez pas HPI.
Appelez ça comme vous voulez : une faille, une dérive, une manière étrange d’assembler les morceaux. Moi, j’y vois surtout une lente décantation. Très lente.
Parfois inconfortable. Mais incroyablement productive.
Parce qu’au bout du compte, tout ça devient matière.
De la matière brute.
Celle qui nourrit les histoires. Les vraies. Celles qui dérangent, qui grattent, qui réveillent des choses qu’on aurait préféré laisser dormir.
Mes thrillers ne sortent pas de nulle part. Ils viennent de là. De ce mélange instable, de cette perception légèrement tordue du réel.
Et merde… voilà que je me suis encore laissé happer.
Un texte de plus, tombé d’un bloc, comme une urgence impossible à ignorer. Le genre qui s’impose, qui prend toute la place, et qui repousse — encore — l’écriture du tome 4 de la saga Dans la tête du tueur, pourtant bien en chantier.
Je le sais déjà. Mon éditrice va râler.
Le chat Mimine, alias Patate, va me faire payer cette nouvelle entorse à la discipline.
Une journée entière à me suivre, à miauler son désaccord, à me juger en silence entre deux regards accusateurs.
Grrrrrrrr…
En contrepartie, il y en a au moins une que ça va ravir.
Elle va pouvoir fouiller, décortiquer, extraire la moindre miette de ce que j’écris pour affiner son diagnostic personnel : me classer encore un peu plus “atteint” que lors de la dernière lecture.
La très bienveillante Cécile sur mon Facebook.
Psychocriminologue de son état, qui s’est donné pour mission de lire chacun de mes romans… avec, en filigrane, cette petite lueur professionnelle dans le regard.
Celle qui analyse plus qu’elle ne lit peut-être. Je ne sais pas. Mais j’aime aussi cette idée, tordu que je suis. 😀
À ce rythme-là, cette magnifique jeune femme au regard de biche finira peut-être par me recommander officiellement l’internement.
Appeler, avec un calme clinique, quelques hommes en blouse blanche pour venir me chercher, entre deux chapitres un peu trop révélateurs.
Je l’imagine déjà refermer un livre, soupirer, et murmurer :
“Oui… là, on a passé un cap.”
J’espère simplement qu’avant qu’ils ne frappent à ma porte, j’aurai eu le temps d’écrire. Tout écrire.
Les quinze livres qui se bousculent encore dans ma tête, comme une foule impatiente dans un couloir trop étroit.
Au moins pour laisser derrière moi une œuvre complète. Une saga entière.
Pas un fragment.
Pas une tentative avortée.
Parce que, paraît-il, l’œuvre inachevée serait le graal des “vrais” écrivains…
Très peu pour moi.
Quitte à sombrer, autant le faire jusqu’au bout.
La littérature a ses exigences.
Et visiblement, elle passe avant tout le reste.
Et pour en revenir au sujet…
Je ne souhaite pas qu’on m’appelle HPI.
Je préfère, tout simplement, que vous m’appeliez :
Mon Dieu.

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