S01E04-Le chocolat est une salade…

chocolat
Temps de lecture : 3 minutes

Le chocolat est une salade…


Je ne saurais pas dire avec certitude si j’apprécie encore les fêtes de Pâques autant que lorsque j’étais enfant.
À cette époque-là, tout semblait plus simple, plus rare aussi, et c’est sans doute ce qui donnait à ces moments une saveur particulière.
Le chocolat n’était pas un produit banal que l’on trouve à chaque coin de rayon, prêt à être consommé sans même y penser.
Non, c’était un privilège.
Une récompense.
Quelque chose qui se méritait presque inconsciemment, et que l’on dégustait avec une lenteur appliquée, comme si, déjà, une petite voix nous soufflait qu’il faudrait attendre longtemps avant d’y goûter à nouveau.
Noël, souvent. Huit mois plus tard.
Une éternité à cet âge-là.

Et dans ces moments précis, il y avait cette sensation étrange, difficile à décrire avec des mots d’adulte. Une excitation douce, presque fragile, qui naissait quelque part au creux du ventre.
Ces fameux papillons dont parlent les gens, ceux qu’on associe plus tard à l’amour, aux premiers émois. Enfin… “paraît-il”.

Parce que, pour ma part, cette histoire de papillons reste très théorique. Si je devais comparer à quelque chose de plus concret, de plus fidèle à ce que j’ai réellement ressenti un jour, je pencherais plutôt pour une sensation moins poétique… quelque chose comme une chenille obstinée remontant lentement le long de mon œsophage pour venir chatouiller la glotte.
Une image nettement moins romantique, certes, mais infiniment plus proche de ma réalité. On est loin du battement d’ailes léger et gracieux. Très loin.

Quoi qu’il en soit, me voilà aujourd’hui seul face à ces souvenirs, un peu flous mais tenaces, pendant que le monde, lui, continue de tourner sans la moindre nostalgie. Les réseaux sociaux débordent de publications colorées, la télévision enchaîne les publicités, les sites internet rivalisent d’ingéniosité pour me rappeler que c’est Pâques. Des œufs en chocolat partout. Sous toutes les formes.
Toutes les tailles. Toutes les promesses.

Et je me surprends à regarder tout ça avec un mélange étrange de distance et de lassitude.

Ce même chocolat qui, autrefois, me faisait briller les yeux lorsque je courais dans le jardin avec des bouts de bois à la main, persuadé de vivre une guerre entre cow-boys et Indiens, me laisse aujourd’hui presque indifférent. Pire encore… j’ai parfois l’impression que mon corps réagit avant même que mon esprit n’ait le temps de s’y intéresser, comme si une simple image suffisait à me donner une sensation de lourdeur.
Une anticipation désagréable, presque digestive.
L’innocence, elle, a définitivement quitté les lieux.

Je n’éprouve plus ce besoin presque instinctif de sentir le chocolat, d’en apprécier l’odeur, de le manipuler avec précaution avant de le casser. Ce rituel, pourtant, était essentiel. On recevait cet œuf, souvent offert par un oncle ou une tante, et immédiatement une pensée traversait l’esprit :
“Peut-être que cette année, il sera plus gros que le précédent.”
Spoiler… il ne l’était jamais.

Mais peu importe.

On s’installait, on cassait la coquille avec une attention presque cérémonieuse, et les morceaux venaient s’éparpiller dans une assiette. Et là, un autre rituel prenait place. On choisissait toujours le plus petit morceau pour commencer. Comme si ce geste avait le pouvoir de ralentir le temps, de prolonger ce plaisir fragile que l’on savait déjà limité.

Puis, progressivement, presque inconsciemment, on montait en puissance. Les morceaux devenaient plus grands, plus épais, plus riches. Jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Le dernier. Le plus imposant. Celui qu’on ne cassait plus.

Non.

Celui-là, on le tenait différemment. On le regardait un instant, comme pour en mesurer l’importance, puis on croquait directement dedans, à pleines dents, avec une forme de respect mêlé de gourmandise. Parce qu’au fond, on savait très bien que ce serait le dernier avant longtemps. Avant Noël. Avant la prochaine exception.

Aujourd’hui, la logique a changé.

Avec les années, le corps ne réagit plus de la même manière. Les écarts se paient. Lentement mais sûrement. Et ce qui était autrefois un plaisir simple devient presque une équation. Calories, stockage, métabolisme qui ralentit, activité physique en baisse… et, en ligne de mire, cette échéance inévitable : la saison estivale.

Celle où tout se voit.

Celle qui ne pardonne rien.

Celle où les hanches, autrefois discrètes, commencent à raconter une autre histoire. Une histoire faite de petits excès répétés, de plaisirs qu’on n’a pas su refuser, et de ce chocolat… toujours lui… qui vient tranquillement s’installer là où il ne devrait pas.

Alors, forcément, on résiste.

Un peu.

Puis vient ce moment précis. Celui où l’on baisse la garde. Où l’on négocie avec soi-même, comme si l’on pouvait truquer la réalité avec quelques arguments bien choisis.

“Juste un.”

Rien de dramatique.

On se rassure. On intellectualise. On construit un raisonnement presque brillant dans sa mauvaise foi.
Le chocolat vient du cacao. Le cacao vient d’un arbre. Un arbre, c’est une plante. Donc, quelque part, si on pousse un peu…le chocolat…c’est une salade !

Et à partir de là, tout devient acceptable.

On cède.
Sans vraiment lutter.

Et deux mois plus tard, face au miroir, devant ce maillot qui refuse obstinément de coopérer, on repense à cette salade avec un certain recul.
Et beaucoup moins de conviction.

Saleté de chocolat…
Saloperie de Pâques.

Romuald Serrado

 

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