S01E08 – Eye contact !

hypnose
Temps de lecture : 7 minutes

Je pose ma petite tasse en verre sur le côté de mon clavier, avec cette précision presque maniaque que je reproduis chaque matin, comme un rituel dérisoire censé maintenir l’univers en place, tandis que l’ordinateur, dans un souffle poussif accompagné de cliquetis étranges et de vibrations fatiguées, commence à me chanter sa sérénade de démarrage.

L’écran s’allume enfin et je porte mon café à la bouche, certain, grâce à cette science très personnelle du micro-ondes matinal, que les trente secondes de chauffe suffiront à m’offrir cette température idéale, ce goût réconfortant capable de décoller mes paupières sans me brûler la langue ni le palais.
Je déteste les accidents des premières heures de la journée… ils s’enchaînent souvent avec une logique absurde, comme si une force invisible prenait plaisir à transformer chaque geste banal en piège grotesque.
Et moi, comme si une malédiction grotesquement ciblée pesait sur mon existence, c’est le mercredi matin que ça m’arrive le plus souvent.

On rince sa tasse, le jet d’eau jaillit trop fort du robinet et t’éclabousse le ventre, alors tu recules dans un réflexe idiot en refermant brusquement le robinet, avant de te cogner l’arrière du crâne contre le coin pointu en fer de la porte du micro-ondes restée ouverte, là, à quelques centimètres au-dessus de toi, suspendue comme un guet-apens ménager.
Sous le choc, la porte claque contre le mur dans un bruit sec qui résonne jusqu’au dernier étage de l’immeuble, suffisamment fort pour réveiller la voisine casse-couille, celle qui n’hésitera pas à répandre auprès du voisinage qu’à six heures du matin, tu étais probablement en train de clouer un tableau dans ta cuisine…

J’exagère ?
Si peu…
C’est mon quotidien.

Heureusement qu’il y a l’écriture pour m’offrir cette échappatoire unique, cette brèche dans les barreaux invisibles de cette prison moderne, de cet endroit toxique, de cet enfer quotidien que sont les autres…

Je clique sur l’icône d’Open Office, cette petite feuille bleue et blanche impossible à rater, même avec le cerveau encore englué dans les restes du sommeil.
Mon nouveau roman s’ouvre, et je scrolle immédiatement jusqu’à la dernière page.
Ce n’est pas bien long.
Le constat me saute au visage avec une violence silencieuse : 126 pages en deux mois. Ça ne m’était jamais arrivé.
Mais le pire, c’est que ce n’est même pas une panne d’inspiration, ni une page blanche, ni une imagination en berne.
Non… le problème est plus sournois.
Je passe de plus en plus de temps sur les réseaux sociaux à parler de mes anciens livres, à défendre mes précédents enfants de papier, délaissant inévitablement, presque malgré moi, l’écriture du nouveau.

Les joies de l’autoédition… ce merveilleux cirque où tu dois être auteur, correcteur, éditeur, commercial, community manager, graphiste et parfois même de clown numérique, tout ça dans des journées beaucoup trop courtes pour ceux qui, comme moi, luttent sur tous les fronts afin de partager leur univers littéraire.
Des journées trop longues, en revanche, pour ceux qui ne s’intéressent à rien et s’ennuient du matin au soir…

Ceux-là ?
Je les bafferais.
« Je ne sais pas quoi faire… blablabla… »

Fais déjà ton ménage chez toi, ducon, ça t’occupera au moins une demi-journée si tu vis, comme moi, dans une cage à poules.

Je suis en bas de page. Là où je me suis arrêté.
Sur la fin d’un chapitre. C’est un de mes rituels, presque une superstition d’écrivain névrosé, et je suis persuadé que beaucoup d’autres auteurs partagent ce trouble : ne jamais s’arrêter en plein milieu d’un chapitre.
Toujours laisser une porte entrouverte. Une scène suspendue.
Un élan encore vivant. Je ne miserais pas ma vie là-dessus, mais je suis convaincu de ne pas être seul dans cette folie douce.

Après… avoir autant de tocs que moi, ça, c’est probablement impossible.

Je ne supporte pas les chiffres impairs, j’aligne compulsivement les objets dispersés sur la table basse, je n’écris jamais l’après-midi… Névroses ? Manies ? Besoin maladif de remettre un semblant d’ordre dans le chaos ?

J’en sais rien.

Et je n’estime pas avoir besoin d’aller voir un psy pour ça.

Ma thérapie, c’est l’écriture. Mon traitement, c’est le texte.
Et si tu n’as pas saisi la subtilité de cette dernière déclaration, c’est soit que tu es bien moins fou que moi, soit que tu es totalement incompatible avec mes proses décalées.

Me voilà face à la page.

Tome 4.

Le vieux du rez-de-chaussée.

Un livre qui me demande plus de temps que les autres, simplement parce que ce temps semble m’échapper entre les doigts.
Pourtant, j’ai tout dans la tête. Absolument tout. Ça pousse, ça cogne, ça hurle presque pour sortir… mais il y a un bouchon.
Et ce bouchon porte un nom : le retour des beaux jours.

À moins que ce ne soit une alerte discrète de mon cerveau me rappelant que je viens tout de même d’écrire six romans depuis l’été dernier.

Là où des crétins peu avisés crieraient aux red flags, persuadés qu’il est impossible d’écrire de bons livres à un tel rythme, convaincus qu’un “vrai” écrivain devrait pondre un roman par an maximum sous peine d’être suspect, moi, je reste silencieux.
Je savoure.
Je savoure cette jouissance brute de voir un flux libéré de mon imagination, imprimé noir sur blanc, livré sans sommation à des lecteurs passionnés de thrillers, qui me rendent, le plus souvent avec une bienveillance désarmante, leur amour de la lecture au travers de notes explosives… des notes que je n’obtenais à l’école qu’en dessin ou en rédaction.

Pas d’ingratitude. Pas de déception.
Que du bonheur.

Un auteur inconnu, ignoré des maisons d’édition, et pourtant adoré par ses lecteurs…
Qu’est-ce qui compte le plus à mes yeux, sachant que je n’ai même pas l’intention de vivre de ma plume, ayant encore assez les pieds sur terre pour constater qu’on vit à une époque où il existe probablement plus d’auteurs et d’écrivains que de lecteurs ?

Eh bien, le peu de lecteurs qui forgent cette bulle, qui prennent le temps de me lire, qui me déclarent leur flamme à travers leurs avis, leurs retours, leurs critiques sincères, valent infiniment plus qu’une maison d’édition qui me prendrait des pourcentages pour faire exactement ce que je fais déjà seul sur Facedebouc, Instagomme ou encore Tik et Tak

Oui mais…

Cette petite voix intérieure, que j’appellerai le bon sens, se manifeste alors.

« Ne te plains pas de manquer de temps pour écrire ton tome 4 à cause de la promotion de tes autres tomes, si tu refuses de déléguer cette promotion à une structure éditoriale. »

Et là, comme souvent, je lève les yeux vers le plafond, comme si cette voix descendait directement des cieux et non de ma propre conscience.

— Fou moi la paix con de voix. Va te faire cuire le cul ! Je n’écris pas pour faire de la tune… J’ai tout mon temps.

En plus, j’ai tellement publié de romans en si peu de temps que la plupart de mes lecteurs qui ont accroché à un de mes romans, achètent la plupart du temps les autres, mais n’ont même pas le temps de tous les lire… oui… plus d’auteurs que de lecteurs, ça laisse des PAL interminables aux passionnés qui aiment plonger dans nos récits.

Tout à coup, je pivote brusquement la tête sur ma droite.

Mon regard s’écarquille un peu plus sous les premiers assauts de la caféine qui grimpe à une vitesse inquiétante dans mon système.

Je plonge dans le sien.

Calme.

Posé.

Elle me regarde. Elle me fixe sans juger, avec cette intensité tranquille et souveraine propre à son espèce, comme si elle savait parfaitement qu’à un moment ou à un autre, je finirais forcément par tourner la tête vers elle.

Et c’est toujours comme ça.
Juste avant que je lance ma boîte mail.

Mais aujourd’hui…Quelque chose a changé.

Je reste figé, les doigts suspendus au-dessus du clavier, à la fixer comme si nous étions engagés dans un duel absurde, une confrontation silencieuse destinée à déterminer lequel de nous deux craquera le premier.

Puis quelque chose d’impossible se produit.

J’entends sa voix dans ma tête.

Clair. Net.

Je rêve. J’hallucine.

Elle me parle.
Par télépathie…

Et ses premières paroles, d’une douceur absolument relative, me percutent de plein fouet.
— tu vas te bouger le cul à le terminer ce putain de livre ?!

Je reste immobile. Pensées confuses. Esprit instable.
Est-ce qu’il me manque un deuxième café ?
Est-elle possédée ?
Suis-je en train de sombrer ?

Est-ce que je deviens Victor Langoisse ? Ce reflet déformé de moi-même, cet écrivain inconnu que j’ai moi-même façonné, perdu dans la folie après avoir réveillé en lui des choses enfouies depuis trop longtemps ?

Est-ce que je me transforme en taré ?

La voix revient.
— Grouille-toi d’écrire parce qu’il y a encore une quinzaine de romans qui se bousculent dans ta tête pour sortir crétin. Ça va te prendre deux vies pour tout laisser sortir…

Je tente alors quelque chose que je n’aurais jamais imaginé expérimenter un jour.

Sans rompre notre duel visuel, sans cligner des yeux, je formule mentalement une pensée, comme on enverrait un message privé sur Messenger.
Son regard vert émeraude me glace doucement le sang, alors même que je sais pertinemment qu’elle ne me fera jamais de mal.

Enfin… normalement.

Mais qu’elle me parle.
Qu’elle me parle réellement.
Et par télépathie.

Ça bouleverse légèrement mes standards matinaux.

J’envoie mon message.
— Est-ce vraiment toi qui me parle ?

Envoyé.

En attente d’une réponse… ou d’un message d’erreur cosmique m’invitant à aller me faire cuire un œuf.

La réponse fuse immédiatement.
— Va plutôt me servir ma pâtée humain de merde. C’est six heures passées, ton alarme sur ton ordinateur à la con n’a pas sonné mais mon ventre, lui, ne pardonnera pas ce retard. Et au passage, n’oublie pas de contrôler ma litière. Je t’ai laissé un petit souvenir en cadeau cette nuit.

Patate…
Enfin de son vrai nom : Mimine…

Fidèle à elle-même.

Sans même savoir comment, elle vient de me refaire atterrir.
Je me lève, encore sonné, et la regarde un instant. Elle cligne des yeux. Signe apparent d’amour, de tendresse ou de domination absolue, difficile à dire.

Au fond, je sais surtout qu’elle me remercie intérieurement d’être ce gros ours barbu docilement asservi à Sa Majesté féline.

Je me dirige vers la cuisine pour préparer le repas de cette chatte tyrannique qui me suit en dandinant du cul, poussant quelques râles insistants que je traduis sans difficulté par :

« Bouge ton gros cul humain à la con. »
Ou peut-être : « Il était temps. Il faut vraiment que je te parle par télépathie pour que tu comprennes ? »

Je finis par me rassurer en me répétant que ce n’est qu’un manque de café, rien de plus, une hallucination bénigne de six heures du matin.

Je m’en sers donc un deuxième, que je replace religieusement trente secondes au micro-ondes.

Et pendant ces trente secondes, je la regarde dévorer sa pâtée avec une voracité presque obscène, en me disant qu’il y a statistiquement une chance sur deux pour que je doive bientôt sortir le sopalin afin de ramasser un vomi stratégique causé par son enthousiasme digestif.

Puis une pensée effroyable me traverse.

Et si les chats pouvaient vraiment lire dans nos pensées ?

Nous manipuler ?

Nous asservir avec cette facilité suspecte ?

Oui…

Et si Mimine contrôlait mon esprit ?

Je retourne alors à mon écran, repose ma tasse à côté du clavier, et referme finalement le document.

Le tome 4 de ma saga Dans la tête du tueur ?

Je ne l’écrirai pas aujourd’hui non plus…

En plus, j’ai écrit ce texte à la place…

Mais quel con je fais…

 

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