Ma façon d’écrire avec le blanc comme silence

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Le blanc comme silence : ma façon d’écrire le temps et la tension

Lorsque j’écris un thriller, je ne considère pas la page comme un simple support destiné à accueillir des mots.
Pour moi, elle peut aussi devenir un espace narratif à part entière. Il existe dans mes romans un procédé auquel je tiens particulièrement : le blanc.

Je parle ici de ces espaces volontairement laissés entre deux chapitres, entre deux scènes, parfois même au sein d’une même page. Ce ne sont pas des oublis, encore moins des espaces destinés uniquement à rendre la mise en page plus agréable. Je les utilise volontairement, parce que le silence peut raconter autant que les mots.

Exemple tiré du prologue du tome 4 « Le vieux du rez-de-chaussée » :

La toile au-dessus de ma tête claque et se tend dans l’air chaud de la nuit africaine, vibrant sous les rafales comme une voile trop chargée. Elle est lourde, épaisse, saturée d’une chaleur qui remonte déjà de la terre.
Je sens la sueur couler doucement dans mon dos malgré l’altitude.

Sous mes bottes, la ville apparaît peu à peu.

Kolwezi.
Putain de Zaïre !

Une masse sombre hérissée de toits de tôle cabossés, de rues étroites, de maisons basses qui semblent écrasées par la chaleur du jour encore prisonnière des murs.

Le blanc comme rupture temporelle

J’utilise particulièrement ce procédé pour instaurer une rupture temporelle. Plutôt que d’expliquer systématiquement au lecteur qu’une heure, une nuit ou plusieurs jours viennent de s’écouler, je préfère parfois laisser la page faire le travail.

Une scène s’achève.
Le lecteur tourne la page. Et soudain, il rencontre un espace inhabituellement important avant que l’histoire ne reprenne.

Entre les deux, quelque chose s’est passé. Le temps a avancé.
Mais je ne ressens pas toujours le besoin de raconter ce passage. Je préfère laisser le lecteur le ressentir.

Ce procédé permet également d’éviter certaines transitions trop explicatives.
Dans la vie réelle, nous ne vivons pas chaque seconde de manière consciente. Nous passons d’un moment à un autre, d’une journée à la suivante, parfois sans même nous souvenir de ce qui s’est déroulé entre les deux. J’aime retrouver cette sensation dans mes romans.

Une suspension

Le blanc crée d’abord une suspension. Il interrompt le mouvement du récit et oblige le lecteur à marquer un arrêt.

Après une scène tendue, cette suspension peut être particulièrement efficace. Le lecteur vient de vivre quelque chose avec le personnage.
Puis le texte disparaît momentanément. Il n’y a plus de phrase pour le guider, plus d’action à suivre, plus d’information à absorber.

Il reste simplement un espace.

Et cet espace permet à ce qui vient d’être lu de continuer à résonner. (tiens, je viens de le faire encore une fois ici à l’instant même !) 

Un silence

J’aime aussi utiliser le blanc comme un silence.

Dans un thriller psychologique, le silence peut être beaucoup plus inquiétant qu’un bruit.
Un bruit attire l’attention.
Le silence, lui, laisse l’esprit imaginer ce qui pourrait arriver.

Lorsque je laisse une grande zone blanche entre deux moments du récit, je cherche parfois précisément cette sensation.
Le lecteur se retrouve face à quelque chose qui n’est pas écrit. Et ce qui n’est pas écrit peut devenir plus présent encore que ce qui l’est.

Une respiration

Le blanc constitue également une respiration.

Un roman ne peut pas être constamment dans l’intensité. Même lorsque la tension est forte, le lecteur a besoin de pouvoir reprendre son souffle.
Le blanc me permet de créer cette respiration sans forcément ralentir l’histoire par une longue scène de transition.

Il agit comme une pause naturelle entre deux mouvements du récit.

Paradoxalement, cette pause peut même renforcer la tension qui suit. Après un silence, le moindre mot peut prendre davantage de poids.

Une ellipse

Le blanc est également pour moi un moyen de créer une ellipse.

Je n’ai pas toujours envie de raconter ce qui se produit entre deux scènes. Certains événements sont inutiles à montrer. D’autres perdraient même de leur force s’ils étaient détaillés.

Je préfère parfois laisser le lecteur franchir lui-même cet espace temporel.

Le personnage était là. Puis le temps passe. Et lorsque nous le retrouvons, quelque chose a changé.

Cette manière de faire permet de donner au temps une dimension presque physique. Le blanc devient le passage entre deux instants de l’existence du personnage.

Le malaise

Dans un thriller, le blanc peut également devenir source de malaise.
Plus l’espace laissé sur la page est important, plus le lecteur peut avoir la sensation qu’il manque quelque chose. Quelque chose qui aurait dû être raconté. Quelque chose qui s’est produit pendant ce silence.

Et c’est précisément cette impression qui m’intéresse.
Je ne veux pas toujours que le lecteur soit rassuré par une explication. Je préfère parfois lui laisser un vide dans lequel son imagination peut s’engouffrer.

L’attente

Le blanc crée naturellement une attente. Le lecteur sait que le récit va reprendre, mais il ne sait pas exactement comment. Après une scène particulièrement importante, cette attente peut devenir une forme de tension silencieuse.

Le lecteur tourne la page et attend.
Il ne se passe encore rien.
Puis l’histoire recommence.

Ce simple décalage peut suffire à modifier la manière dont la scène suivante est ressentie.

Le vide et la solitude

Enfin, le blanc peut parfois donner une impression de vide ou de solitude.

C’est une sensation que j’aime particulièrement exploiter lorsque je travaille sur la psychologie d’un personnage. Un homme seul dans une pièce n’est pas seulement un homme seul parce que je l’écris dans une pièce vide. La page elle-même peut participer à cette solitude.

Autour de lui, il n’y a plus rien.

Et autour des mots, il n’y a plus rien non plus.

Cette correspondance entre la forme et le fond m’intéresse énormément. Le lecteur ne lit plus seulement la solitude du personnage : il peut, d’une certaine manière, la ressentir dans la construction même de la page. (vous sentez l’utilité du silence placé par exemple ici juste après ‘il n’y a plus rien’ ? Discret mais lorsque vous avez lu, vous avez marqué une pause en suivant un rythme que je voulais vous imposer…tous mes romans sont de la sorte et c’est c’est une des choses qui plaisent en fait à mes lecteurs.)

Cela fait donc partie de mon écriture

Je l’utilise avec parcimonie, car s’il devenait systématique, il finirait naturellement par perdre sa force. Pour moi, chaque espace laissé sur la page doit avoir une véritable raison d’être.

Il peut toutefois arriver qu’un chapitre entier soit construit autour de ce principe, avec une mise en page volontairement très aérée. Le blanc devient alors pleinement partie intégrante de mon écriture : il participe au rythme du récit, aux ruptures temporelles, aux silences et aux respirations que je souhaite instaurer.

C’est d’ailleurs ce qui définit plus largement ce que j’appelle mon concept de la « Page Blanche ». Il ne s’agit évidemment pas de la « page blanche » au sens où on l’entend habituellement lorsqu’un écrivain se retrouve confronté au blocage et ne parvient plus à écrire. Ici, c’est exactement l’inverse : la page blanche est volontaire. Elle est écrite par le silence, les espaces et ce que je choisis de ne pas dire.

Lorsque je l’utilise, ce n’est donc pas simplement pour modifier la présentation d’un chapitre. Je cherche à faire du silence un élément du récit.

Un blanc peut signifier qu’une heure vient de passer. Une nuit. Plusieurs jours. Il peut marquer une rupture dans la pensée du personnage, interrompre une émotion, créer une attente ou laisser le lecteur seul face à ce qu’il vient de découvrir.

J’aime cette idée que ce qui n’est pas écrit puisse parfois participer autant à l’histoire que ce qui l’est.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de développer cette manière d’écrire, que j’associe volontiers à mon univers de thriller et que je pourrais résumer simplement ainsi : faire parler le silence de la page.

Parce qu’au fond, une page blanche n’est jamais forcément vide.

Elle peut contenir du temps, une absence, une inquiétude, un souvenir, une attente… ou simplement cette seconde de silence pendant laquelle le lecteur comprend qu’il vient de franchir quelque chose.

 

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