Grasset sous Bolloré : le grand départ des auteurs
16 avril 2026.
En une seule nuit, l’édition française vient de vivre l’un de ses moments les plus historiques.
Près de 170 auteurs ont décidé de claquer la porte de Grasset après le licenciement brutal d’Olivier Nora, patron historique de la maison depuis vingt-six ans.
Ce n’est pas une simple grogne, c’est une vraie rupture.
Ce qui s’est vraiment passé
Tout est allé très vite.
Le mardi 14 avril, Hachette Livre, contrôlé par Vincent Bolloré, annonce le départ forcé d’Olivier Nora et son remplacement immédiat par Jean-Christophe Thiery, un homme très proche du milliardaire.
Pour beaucoup d’auteurs, ce n’est pas un simple changement de dirigeant, mais le signe clair d’une reprise en main idéologique de la maison.
Olivier Nora incarnait depuis longtemps l’indépendance de Grasset, une maison capable d’accueillir des voix très différentes sans ligne imposée.
Sa mise à l’écart a déclenché une colère immédiate.
Une réunion d’urgence s’est improvisée, d’abord dans une cuisine, puis ailleurs. Dans la foulée, une lettre ouverte a été rendue publique.
Le message est clair et sans concession.
★ 𝗟𝗘𝗧𝗧𝗥𝗘 𝗢𝗨𝗩𝗘𝗥𝗧𝗘 𝗘𝗧 𝗟𝗜𝗦𝗧𝗘 𝗗𝗘𝗦 𝗔𝗨𝗧𝗘𝗨𝗥𝗦 𝗤𝗨𝗜𝗧𝗧𝗔𝗡𝗧 𝗚𝗥𝗔𝗦𝗦𝗘𝗧 ★
Nous sommes publiés par Olivier Nora depuis 26 ans. Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement.
Son licenciement est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création. Une fois de plus, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux », au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent.
Nous ne voulons pas que nos idées, notre travail, soient sa propriété. Aujourd’hui, nous avons un point commun : nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. Nous sommes pleinement solidaires des équipes, des autrices et des auteurs qui ne peuvent encore se prononcer.
Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset.
Partie avec une centaine de signatures, la lettre a rapidement dépassé les 170 auteurs.
Un mouvement collectif rarissime dans le milieu littéraire français.
Les auteurs qui quittent Grasset : la liste complète à ce jour
Parmi les signataires, on trouve : Laure Adler, Claude Arnaud, Claude Askolovitch, Michka Assayas, Lila Azam Zanganeh, Jean-Luc Barré, Frédéric Beigbeder, Anne Berest, Jean-Marc Berthon, Laurent Binet, Maïtena Biraben, Evelyne Bloch-Dano, Dominique Bona, Julie Bonnie, Pascal Bruckner, Rosa Bursztein, Anna Cabana, Edouardo Castillo, Catel, Sorj Chalandon, Laurent Chalumeau, Georges Olivier Chateaureynaud, Grégory Cingal, Adelaïde de Clermont-Tonnerre, Laetitia Colombani, Thierry Consigny, Oscar Coop Phane, Nadia Daam, Jean-Michel Décugis, Pauline Delassus, Julien Delmaire, Virginie Despentes, François Dosse, Pauline Dreyfuss, Alexandre Duval-Stalla, Jean-Paul Enthoven, Valentine Faure, Dalie Farah, Stéphane Faure, Thierry Frémaux, Balla Fofana, Caroline Fourest, Patrice Franceschi, Dan Franck, Fabrice Gaignault, Raphaël Gaillard, Victoria Gairin, Alain Genestar, Florent Georgesco, Hélène Gestern, Catherine Girard, Anne Goscinny, Philippe Grimbert, Pauline Guéna, Olivier Guez, Cécile Guilbert, Nicolas Guilbert, Maïram Guissé, Jean-Baptiste Harang, Delphine Horvilleur, Maïa Hruska, Emilie Lanez, Vincent Jaury, Oriane Jeancourt Galignani, Laurent Joffrin, Laurent Joly, Manon Jouniaux, Nelly Kaprielian, Gaspard Koenig, André Kozovoï, Dany Laferrière, Maria Larrea, Alexandra Lavastine, Viktor Lazlo, Elise Lépine, Marc Leplongeon, Bernard-Henri Lévy, Bruno Lus, Richard Malka, Bruno Meyerfeld, Tania de Montaigne, Julie Neveux, Gaëlle Nohant, Véronique Olmi, Christophe Ono-dit-Biot, Christine Orban, Jean-Noël Orengo, Bruno Patino, Anthony Passeron, Judith Perrignon, Michelle Perrot, Yann Plougastel, Séphora Pondi, Didier Pourquery, Paul Preciado, Charlotte Pudlowski, Sonia Rachline, Léonor de Recondo, Jennifer Richard, Patrick Roegiers, Anne Rosencher, Adèle Rosenfeld, Baptiste Rossi, Gilles Rozier, Eric Sadin, Jean de Saint-Cheron, Colombe Schneck, Anne Sinclair, Stephen Smith, Seynabou Sonko, Vanessa Springora, Sylvie Tanette, Aude Terray, Alexandre Tharaud, Sandrine Treiner, Martin Untersinger, Fiammetta Venner, Yseult Williams, Carole Zalberg… et de nombreux autres.
La liste continue d’évoluer et dépasse aujourd’hui les 170 noms.
Des figures très différentes se retrouvent côte à côte : Virginie Despentes, Frédéric Beigbeder, Bernard-Henri Lévy, Sorj Chalandon, Vanessa Springora, Pascal Bruckner, Anne Berest, Caroline Fourest ou encore Dany Laferrière.
Ce qui les unit, c’est le refus de voir leur travail placé sous la coupe directe de Vincent Bolloré.
Pourquoi une telle colère ? Les causes profondes
Depuis que Bolloré a pris le contrôle de Hachette en 2023, plusieurs maisons ont vu leur direction changer et leur ligne éditoriale se durcir.
Le limogeage d’Olivier Nora apparaît comme l’étape de trop. Les auteurs craignent que Grasset perde son indépendance et devienne un outil au service d’une vision idéologique précise.
Ils ne veulent pas que leurs livres servent de munitions dans une guerre culturelle.
Quelles options pour ces auteurs après Grasset ?
Pour les plus connus, l’avenir semble plutôt dégagé.
Des maisons comme Gallimard, le Seuil, Flammarion, Albin Michel, Actes Sud ou Stock vont très probablement les accueillir à bras ouverts.
Ils bénéficieront même d’un certain effet martyr qui peut booster leur visibilité médiatique.
Les auteurs les plus bankables n’ont pas grand-chose à craindre sur le plan financier ou symbolique.
Pour les auteurs plus intermédiaires, la période risque d’être plus compliquée : perte d’avances, rupture de relations éditoriales, et nécessité de reconstruire un réseau.
Quant à l’auto-édition, elle ne devrait concerner qu’une toute petite minorité. Les grands noms n’ont aucun intérêt à perdre le prestige et la distribution en librairie que procure une grande maison. Seuls quelques auteurs moins exposés ou particulièrement militants pourraient tenter l’aventure via Amazon KDP ou d’autres plateformes, mais ce ne sera pas le mouvement dominant.
Les recours juridiques et la bataille des droits
Le vrai casse-tête, c’est la récupération des droits sur les œuvres déjà publiées.
Les contrats sont souvent longs, parfois de dix ans ou plus.
Les auteurs préparent des démarches collectives pour tenter de résilier les contrats pour faute grave, en invoquant l’atteinte à l’indépendance éditoriale.
Des avocats spécialisés les accompagnent déjà. Ces procédures risquent d’être longues, coûteuses et conflictuelles.
Ceux qui ont un livre en cours de fabrication ont plus de chances de le retirer rapidement.
Quel avenir pour Grasset ? Et pour les nouveaux auteurs ?
Grasset ne va pas s’effondrer. La maison garde un catalogue important et continuera à publier avec les auteurs qui restent ou avec de nouveaux venus.
Mais elle va probablement perdre une partie de son aura d’indépendance.
On peut s’attendre à ce que la ligne éditoriale évolue et attire un autre type d’auteurs, plus en phase avec les sensibilités du groupe Bolloré.
Pour un auteur débutant ou émergent (comme moi) qui se demande s’il est judicieux de proposer son manuscrit à Grasset aujourd’hui, la réponse est nuancée.
La maison garde une belle force de frappe en termes de distribution et de relations médias.
Cependant, son image est durablement écornée auprès d’une partie du milieu littéraire et de certains lecteurs.
Le climat interne risque d’être tendu dans les prochains mois. Beaucoup de nouveaux auteurs auront sans doute intérêt à privilégier d’abord des maisons perçues comme plus indépendantes avant de tenter Grasset.
Bon…vous me connaissez quand même ?!
Je n’ai pas résisté bien longtemps à jouer quand même mon clown opportuniste… 😀
Et Olivier Nora dans tout ça ? Ce qu’il pourrait devenir maintenant
Après vingt-six ans à la tête de Grasset, Olivier Nora se retrouve brutalement sur le carreau à 66 ans.
Cet éditeur respecté de tous les milieux littéraires ne devrait pas rester longtemps inactif.
Beaucoup imaginent déjà qu’il va jouer un rôle central dans la riposte collective. Il pourrait devenir le fédérateur d’une nouvelle maison d’édition indépendante, portée par les auteurs qui le suivent, ou bien rejoindre une grande structure encore perçue comme libre (Flammarion, Albin Michel ou même créer quelque chose avec des partenaires extérieurs).
Certains murmurent qu’il pourrait aussi monter sa propre structure avec un modèle plus coopératif.
Dans tous les cas, son départ forcé lui donne aujourd’hui une stature de symbole de la résistance à la concentration Bolloré. Son avenir sera très probablement lié à celui des auteurs qui viennent de claquer la porte : il incarne encore le « ciment » de ce qui faisait la singularité de Grasset.
Un mouvement en marche contre la concentration dans l’édition
Au-delà de Grasset, ce départ collectif pose une question plus large : jusqu’où la concentration du secteur peut-elle aller ?
Bolloré contrôle déjà Hachette et de nombreux médias.
Les écrivains, souvent divisés, viennent de montrer qu’ils peuvent s’unir quand ils estiment que leur liberté est en jeu.
Ce mouvement pourrait en inspirer d’autres et relancer le débat sur la nécessité de protéger l’indépendance éditoriale.
On en reparlera forcément au Festival du Livre de Paris ces prochains jours.
Pour la première fois depuis longtemps, les auteurs rappellent collectivement que les livres ne sont pas de simples produits : ce sont aussi des idées et des espaces de liberté.
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