Extrait du Prologue du thriller « Le vieux du rez-de-chaussée » , tome 4 de la saga

Temps de lecture : 9 minutes

PROLOGUE

15 mai 1978, 03 h 45

Le vent rugit autour de moi avec une violence continue qui me vrille les oreilles et me coupe presque la respiration. Les sangles du harnais me scient les épaules et les cuisses, chaque oscillation du parachute tire sur mon corps comme si quelqu’un cherchait à me déboîter lentement les articulations.
La toile au-dessus de ma tête claque et se tend dans l’air chaud de la nuit africaine, vibrant sous les rafales comme une voile trop chargée. Elle est lourde, épaisse, saturée d’une chaleur qui remonte déjà de la terre.
Je sens la sueur couler doucement dans mon dos malgré l’altitude.

Sous mes bottes, la ville apparaît peu à peu.

Kolwezi.
Putain de Zaïre !

Une masse sombre hérissée de toits de tôle cabossés, de rues étroites, de maisons basses qui semblent écrasées par la chaleur du jour encore prisonnière des murs. Quelques lumières tremblent dans l’obscurité mais la plupart des rues disparaissent dans une pénombre anxiogène. Tout paraît figé, presque abandonné.

Je descends lentement, suspendu dans ce ciel hostile.

Autour de moi, d’autres parachutes dérivent dans l’obscurité comme des méduses blanches, des silhouettes humaines accrochées dessous qui glissent vers la ville dans un silence irréel. Le vent emporte la plupart des sons, mais je sais qu’il n’est pas loin.

Charles.

Je le repère quelques secondes plus tard, légèrement en contrebas, balancé sous sa voile comme moi. Même dans cette pénombre, je reconnais sa silhouette.
— Jean-Yves !

Sa voix arrive déformée par le vent, mais elle a une présence solide, familière, qui me rassure immédiatement.
— Toujours vivant ?

Fidèle à moi-même, j’essaie de détendre l’atmosphère en lâchant l’une de mes meilleures boutades du moment.
— Non Ducon, tu parles au fantôme de Claude François !

Je souris, fier de ma blague minable mais d’actualité, puisque le chanteur vient de traumatiser toute notre génération en nous quittant il y a moins de trois mois, de façon plutôt étincelante.
Je devine alors facilement Charles esquisser, lui aussi, un sourire malgré la tension qui nous serre tous les deux la poitrine, et son rire étouffé résonne comme un souffle fragile dans la nuit.
Il enchaîne, la voix légèrement tremblotante :
— On se pose et on reste ensemble !
— Comme d’habitude.

C’est toujours comme ça entre nous. On ne se l’est jamais vraiment dit, mais on sait qu’on fonctionne en binôme depuis longtemps. Les marches, les exercices, les gardes, les missions d’entraînement… tout s’est fait côte à côte. Dans la section, certains disent même qu’on réfléchit pareil.

Une rafale éclate soudain depuis le sol.

Les balles montent vers nous dans des traînées rouges qui griffent les ténèbres. Le bruit arrive une fraction de seconde plus tard, sec, violent, répercuté par les murs de la ville.

Charles lâche un juron.
— Merde… ils nous attendent.
Je ne réponds pas. Mon regard reste fixé sur le sol qui se rapproche lentement.

Les toits apparaissent maintenant clairement. La tôle reflète la lumière de la lune par plaques ternes. Les rues semblent étroites, étouffantes. Je distingue des silhouettes qui courent quelque part entre les maisons. Impossible de savoir qui est qui.

Une autre rafale éclate.

À une cinquantaine de mètres sur la droite, un parachute se met à tournoyer brutalement. La silhouette suspendue bascule, puis chute derrière une ligne de toits dans un mouvement désordonné.

Je serre les dents sans rien dire.
Mes bottes frappent la terre sèche avec une violence qui remonte jusque dans ma colonne vertébrale. Je roule instinctivement pour amortir l’impact, avalant une bouffée de poussière chaude qui râpe la gorge et les poumons. Derrière moi, le parachute s’étale dans un froissement lourd de toile.

Je me relève aussitôt.

Le premier réflexe est pour mon arme.

Mon MAS-49/56 est toujours en bandoulière contre ma poitrine. Je l’attrape immédiatement, la sensation du métal froid dans mes mains me ramène instantanément à ce que je maîtrise encore. Le fusil est court, compact, solide. Un outil simple, robuste, conçu pour fonctionner même quand tout devient chaotique.

Je passe la main sur le chargeur engagé dans le puits, le pousse légèrement pour vérifier qu’il est bien verrouillé. Dix cartouches de 7,5 mm, suffisamment puissantes pour traverser un mur léger si nécessaire. Le geste est automatique, répété des centaines de fois à l’entraînement.

La simple présence de l’arme me donne une impression étrange de solidité. Comme si tout devenait soudain plus clair, plus simple.

Charles atterrit quelques mètres plus loin et court vers moi en tirant ses suspentes.
— Putain… on y est.

Je hoche la tête en vérifiant la culasse d’un mouvement rapide. Le métal glisse, net, précis.
— On reste ensemble.
— Évidemment.

Autour de nous, la ville commence à gronder. Des ordres claquent, des rafales courtes éclatent, l’écho rebondit contre les murs de béton. L’odeur de poudre flotte déjà dans l’air chaud.

On s’engage dans une rue avec le reste du groupe.
On est du 2ᵉ Régiment Étranger de Parachutistes, le REP comme on dit dans la section, et notre mission vient de nous larguer ici, à Kolwezi. Des rebelles katangais ont déjà massacré des civils européens et zaïrois. Chaque minute compte désormais pour retrouver et extraire les survivants avant que la ville entière ne devienne un charnier.

L’air est chargé de tension, les sens en alerte, et tout dans cette ville crie que ça ne sera pas facile.

Les maisons basses se serrent de chaque côté. Les volets de bois pendent parfois de travers, certains arrachés, d’autres battant doucement contre les murs avec un grincement sec. Le terrain est couvert de poudre fine et rouge qui se soulève sous nos pas.

Charles marche légèrement derrière moi, couvrant mon angle mort.
— Derrière toi c’est bon.
— Devant aussi.

Nos voix restent basses.

Le fusil est calé contre mon épaule. Je sens le poids familier du bois et du métal contre ma paume. L’index effleure la détente sans la presser. Cette conscience d’avoir une arme prête entre les mains procure une assurance étrange, instinctive.

On pousse la porte d’une maison.

L’intérieur est sombre et l’air y est étouffant. Une odeur persistante nous frappe immédiatement. Une odeur sucrée, écœurante, qui colle au fond de la gorge.

Mes yeux mettent du temps à comprendre ce que je regarde.

Des corps.

Un homme gît contre le mur. Une femme près d’une table renversée. Les vêtements sont déchirés, les visages figés dans des expressions qui semblent encore porter la peur des dernières secondes.

Charles murmure derrière moi, d’une voix sourde :
— Bordel…

Je ne dis rien. On ressort rapidement.
La rue paraît désormais silencieuse.

On avance encore et encore, maison après maison. La sueur me coule dans le dos sous l’équipement. Mes mains serrent le fusil avec une tension qui me fait blanchir les jointures.

Le silence revient souvent entre deux échanges de tirs.
Un silence étrange, dense, qui semble s’accrocher aux façades.

Charles murmure :
— J’aime pas ça…

Je hoche à peine la tête.
— Moi non plus mon pote…moi non plus…

La rue devant nous est vide. Les volets restent fermés, immobiles.

On dépasse un angle de mur.

Et tout bascule.

Deux silhouettes surgissent derrière nous. Je n’ai même pas le temps de me retourner complètement. L’une d’elles attrape Charles par le cou avec une brutalité sauvage pendant que l’autre lève une machette dont la lame reflète brièvement la lune.
— Jean-Yves !

Le cri me traverse comme une décharge, m’arrachant un frisson qui remonte de mes pieds jusqu’à la nuque. Le type qui serre le cou de Charles ne lâche rien, ses doigts s’enfoncent dans sa gorge, étouffant le hurlement au milieu de sa poitrine.
Charles se débat avec une force désespérée, les veines saillantes sur son front, les yeux exorbités, chaque mouvement précipitant un éclat de douleur.
L’autre, de sa machette déjà levée en un large arc, vise l’avant-bras de Charles tendu en bouclier instinctif.

Le choc est sourd, comme une hache qui mord dans du bois vert. La lame tranche profondément, juste sous le coude. Le craquement de l’os mêlé à l’ouverture de la chair dans un rouge vif me frappe au visage.
Je reste figé, paralysé, incapable de bouger. Tout cet entraînement, toutes ces heures à réagir automatiquement dans les exercices, s’évanouissent devant l’horreur réelle.
Personne ne nous prépare à voir son meilleur ami se faire mutiler sous nos yeux, à voir la vie s’échapper comme ça.
Mon cerveau refuse d’intégrer ce qui se passe, et mes jambes restent raides, mes bras engourdis.

Charles hurle, un son aigu et animal qui se mêle au souffle pesant de la nuit zaïroise, et des gouttes de sang viennent s’écraser sur mon torse et mes mains.
L’odeur ferreuse me saute aux narines, mêlée à la poussière rouge et à la chaleur de la terre humide. J’ai envie de courir, de sauter sur eux, mais je suis cloué au sol par une terreur viscérale. Chaque muscle me hurle de bouger, et pourtant rien ne répond.

Je pivote en épaulant mon MAS-49/56, la détente prête à craquer sous ma pression.

J’appuie.
Rien.
Un clic net, froid et sec, qui me cloue encore davantage.
La culasse reste bloquée.

Mon cœur s’emballe et chaque seconde devient une éternité. Je sens la panique m’envahir comme un poison qui se répand dans ma poitrine, et cette incapacité à réagir m’étouffe autant que la peur.

Le rebelle reprend son élan, grogne un juron en lingala, et la machette s’abat de nouveau. Le bras de Charles se déchire, demeure suspendu quelques secondes par des lambeaux de muscles et de tendons avant de tomber lourdement au sol. Sa main, elle, reste crispée, comme si elle voulait encore retenir son corps, tandis que le sang s’écoule en un flot sombre qui noircit la terre autour de nous.
Je reste pétrifié, incapable de faire quoi que ce soit pour l’aider. Mes yeux voient chaque détail, et pourtant mes jambes restent ancrées dans la terre.

Les cris de Charles deviennent des râles gargouillants, et le type qui le maintient au cou serre encore plus fort, cherchant à le faire taire. Puis il recule, le bras taché de sang, laissant Charles à genoux, le visage tordu par la douleur et la peur, la bouche ouverte sur un cri muet. Son complice éclate d’un rire strident, d’une joie malsaine, tape dans ses mains et pousse l’autre à continuer de plus belle : « Vas-y ! Finis-le ! »

La machette s’abat encore, cette fois sur la cuisse droite, pile au niveau de la rotule. Un hurlement brutal, déchirant, s’élève et emplit l’air, mais les coups continuent, rapides et méthodiques. Chaque impact fait trembler le corps de Charles comme une poupée désarticulée. Le sang jaillit en fontaine, éclabousse la glaise africaine et m’asperge malgré moi.

Toujours paralysé, je me maudis de rester là, incapable de réagir, chaque seconde me semblant une éternité. Tout en moi me crie de foncer, de frapper, mais mon corps refuse d’obéir.

Le cri de mon ami se brise dans l’air, plus rauque, plus sauvage.
La surface sous ses pieds s’imbibe, et Charles bascule enfin, son corps s’effondrant en avant, les bras pendants, cherchant un dernier appui. Je reste là, immobile. Ce n’est pas juste un cri, c’est l’effondrement d’un monde, d’une amitié, d’une vie entière.
Je hurle à mon tour, un rugissement qui sort du plus profond de mes tripes :
— Salauds ! Lâchez-le, enfoirés de sauvages !

Mes mains tremblent sur le MAS-49/56.
Je tente de réarmer le fusil, de faire fonctionner la culasse sous la sueur et les particules, en jurant entre mes dents. Mais mes gestes sont confus, désordonnés, et l’arme refuse de répondre.
Mon cerveau tourne à vide, incapable de combiner la peur, la rage et l’instinct de survie.

L’autre brandit sa lame vers moi, sourire blanc dans l’ombre, les dents luisantes sous la lune. Tout en lui crie la même intention que pour Charles : me réduire, m’achever, me découper façon Joseph Vacher, « le tueur des bergers ».

L’horreur me fige. Je sais que si je bouge, je pourrais les frapper, mais le temps semble ralentir, chaque seconde étirée par la peur. Je laisse tomber le fusil, le cœur battant à s’échapper, mes jambes enfin tremblantes sous l’adrénaline qui cherche à se libérer.
Un morceau de bois traîne à proximité, à portée de main. Je le saisis, mais mes mouvements sont encore maladroits, tremblants, paralysés par l’horreur.
Je me mets enfin à courir vers eux, le souffle brûlant dans ma gorge, prêt à frapper, mais mon esprit refuse de croire que c’est réel.

Je ne vois plus que Charles. Je ne pense plus à rien d’autre. Je suis encore à quelques mètres d’eux quand un sifflement terrible traverse l’air.

À peine ai-je le temps de comprendre que le sol explose.

L’obus de mortier frappe tout près de nous dans une détonation qui déchire la rue entière. Le souffle me soulève littéralement et me projette en arrière. La poussière, la chaleur et la lumière blanche avalent tout pendant une fraction de seconde.

Je retombe comme une masse sur le dos.
Mes oreilles sifflent, l’air refuse d’entrer dans mes poumons.

À travers le nuage de poussière, je distingue vaguement les silhouettes étendues au sol là où se trouvaient Charles et les deux rebelles.

Aucune ne bouge.
La rue semble tourner modérément autour de moi.
Le bruit s’éloigne, comme aspiré dans un tunnel.

Puis tout disparaît, ne laissant plus rien que le silence et le noir.

Je sursaute, le corps convulsé, trempé de sueur, comme si l’électricité du cauchemar m’avait traversé de part en part.
Mon cœur martèle ma poitrine avec une violence désordonnée, chaque battement résonnant dans mes tempes.
Je manque d’air, halète, mes poumons refusant de se remplir correctement.

Autour de moi, l’obscurité est épaisse, palpable.
Je reste assis quelques secondes, incapable de bouger, la sueur collant mes vêtements au corps, le souvenir de la machette et du sang encore frais dans mon esprit. Chaque détail me revient, intact, vif et cruel. Les murs de l’appartement s’ébauchent peu à peu dans la pénombre, familiers et pourtant étrangers après l’intensité du cauchemar.

Le silence me frappe.
Total.
Absolu.
Étrange.
J’ose enfin tourner la tête vers la fenêtre.
Les volets sont grands ouverts.

Dehors, la cité dort dans une immobilité anormale, surnaturelle. Le lampadaire éclaire une portion de trottoir désert, les façades sont muettes, aucune silhouette ne traverse la lumière tremblante. Un silence qui n’est pas seulement celui de la nuit, mais celui d’un instant où la vie semble s’être retirée, laissant place à l’ombre et à la menace.
Je reste immobile, chaque respiration tremblante et haletante. La peur persiste, sourde et glaciale, me serrant la poitrine.

Je tourne la tête, encore tremblant, et mes yeux accrochent la petite table de chevet. Le réveil numérique clignote dans l’obscurité, ses chiffres rouges brûlants : 04 h 12. Mon souffle se bloque. Cette heure… exactement la même, à quelques minutes près, que celle où tout avait basculé à Kolwezi.
Cette seconde précise où la peur pure et la mort s’étaient abattues sur nous.
Je reste figé, incapable de détourner le regard, comme si ce petit rectangle lumineux venait de raviver la poussière rouge, l’odeur du sang et le hurlement de Charles. Chaque tic-tac de ce temps immobile me ramène à l’ombre des rebelles, à la machette qui tombe, au froid de l’impuissance. Le présent et le passé se superposent, et j’ai la sensation glaciale que ce souvenir ne m’a jamais vraiment quitté.
Et ce silence…
Oui, ce silence qui me rappelle trop celui de Kolwezi, juste avant que la mort ne surgisse des ombres, là où tout bascule, où un souffle, un cri ou une détonation peuvent vous arracher à la vie.

Ce n’était pas simplement un cauchemar. Les images, les hurlements, le sang… tout cela avait existé.
Je l’avais vécu. J’avais à peine 23 ans quand ce souvenir s’était gravé dans ma chair et dans mon esprit. Chaque détail, chaque odeur, chaque fracas de métal ou de chair déchirée… c’était réel.

Et cette nuit encore, il revenait me hanter comme si le passé n’avait jamais quitté mes yeux ni mon corps.

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