ROMUALD SERRADO
VICTOR LANGOISSE
&
LA PLUME VERTE
THRILLER
Œuvre de fiction.
Les personnages, lieux et événements décrits sont imaginaires.
Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou disparues, serait purement fortuite.
© SERRADO ROMUALD – Tous droits réservés.
Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite, stockée dans un système de récupération ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit — électronique, mécanique, photocopie, enregistrement ou autre — sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, sauf dans le cas de brèves citations dans le cadre d’articles critiques ou de revues.
Livre en auto-édition
PROLOGUE
9h32, Salle d’interrogatoire du commissariat de Boujieux
Si j’avais su que je terminerais dans cette pièce froide, assis face à deux policiers qui me regardent comme on observe un insecte épinglé, peut-être que j’aurais réagi autrement. Peut-être que je n’aurais jamais écrit ce maudit livre, « Cœur en miettes ». Peut-être que je ne serais pas là, à subir ces regards sceptiques, à tenter d’expliquer l’inexplicable dans un commissariat où le temps semble figé.
Je suis interrogé depuis plusieurs jours, ou peut-être plusieurs semaines, je ne sais plus. Le temps s’effiloche ici, comme ma mémoire.
Je suis là sans y être vraiment. Il y a des trous. Des absences. Des pans entiers de réalité qui me manquent. On m’accuse de choses que je ne comprends pas, d’actes dont je suis certain d’avoir, peut-être, envisagé l’idée — je le concède — mais jamais d’avoir exécutés. Je me souviens m’être ravisé. Je me souviens d’avoir reculé. Et pourtant, ces choses ont eu lieu. Elles existent. On me les montre. Encore et encore. Sur des écrans impeccables.
J’aimerais pouvoir dire que ce n’est pas moi. Mais nous ne sommes plus à l’époque des caméras floues, des silhouettes tremblantes et des pixels complaisants. Nous sommes à l’ère du numérique. De la netteté. Du détail. Mon visage, en 4K, plein cadre, couleur parfaite, me revient en pleine figure chaque fois que j’ouvre la bouche. Chaque fois que je tente d’expliquer ce qu’ils appellent des mensonges, et que j’appelle, moi, des pertes de mémoire. L’image est sans appel. Elle me condamne avant même que je parle. Je me reconnais. Je ne peux pas nier. Je suis cet homme qu’on voit entrer dans un bar, en ressortir, y mettre le feu. Le gérant est à l’intérieur. Son crâne est fracassé. La masse est encore dans ma main. Le sang dégouline lentement le long du métal.
Et pourtant, à ce moment précis, je me revois chez moi. Assis devant mon ordinateur. En train d’écrire. Je ne comprends pas pourquoi la vidéo me montre sortir de chez Maumau, le visage fermé, un bidon d’essence rouge à la main. Je me vois marcher sans hésitation, répandre le liquide le long de la porte. Puis sortir une boîte d’allumettes. Et commettre l’irréparable.
Francis Pelifort, lieutenant de police à la Brigade criminelle de Boujieux, semble presque heureux lorsqu’il me repasse les images. Il jubile. À chaque fois que je dis ne pas comprendre pourquoi l’horodatage me place sur les lieux alors que, dans mes souvenirs, j’écris chez moi un chapitre de mon second roman, il sourit. Il savoure. Il sait qu’il tient quelque chose.
Quand il sent que ça bloque, il dégaine toujours son second atout. La deuxième vidéo. Tout aussi nette. Tout aussi précise. Décidément, cette ville a investi dans la surveillance comme d’autres investissent dans la culture. Le Big Brother local n’a rien à envier aux grandes métropoles.
Je ne peux pas nier non plus cette image-là. À moins d’avoir un frère jumeau caché dans la région, c’est bien moi. Je marche derrière Julien Doubesque. Le libraire. Celui qui dénigrait mon travail sur les réseaux sociaux. Je le reconnais à chaque visionnage. Il titube. Se retourne à moitié. Trébuche en me voyant derrière lui.
C’est le moment préféré de Pelifort. Il appuie sur pause, toujours au même instant. Comme un rituel.
— Tu te reconnais bien là, derrière le libraire, à avancer vers lui. Et tu sais déjà ce que tu vas faire.
Je réponds toujours la même chose.
— Oui. D’après la vidéo, c’est bien moi. Et je vais lui fracasser le crâne avec la masse que je porte.
Il sourit. Satisfait. Puis relance la vidéo. Je vois le geste. Lent. Précis. Aucune rage. Aucune panique. Quelque chose de méthodique. Presque chirurgical. Presque cérémoniel.
Je ne comprends pas pourquoi ils continuent à m’interroger. Ils ont les preuves. Ils ont mieux encore : mes aveux. Tout est là. Tout est bouclé. Alors pourquoi s’obstiner ? Pourquoi ces heures d’interrogatoire supplémentaires, ces redites, ces silences lourds ?
La réponse arrive brutalement, juste avant la fin de la séance.
La porte s’ouvre. Trois policiers entrent. Pelifort me fixe alors, comme pour me faire comprendre sans un mot que ma vie vient de se refermer sur moi. Un sourire narquois étire ses lèvres. Il disparaît aussitôt.
Le plus âgé s’avance.
— Lieutenant Pelifort. J’ai reçu l’ordre de là-haut de vous retirer cette affaire. Vous êtes dessaisi du dossier Langoisse.
Le silence est total. Pelifort reste figé. La bouche entrouverte. Comme s’il venait de perdre à deux centimètres de la ligne d’arrivée. Une victoire confisquée.
Le commandant ne lui laisse pas le temps de réagir.
— Voici les inspecteurs Odarres et Barroyais, Direction centrale de la police judiciaire. Ils reprennent l’enquête.
Les deux hommes restent en retrait. Silencieux. Leurs regards me scrutent sans émotion, sans triomphe. Ils ne savourent rien. Ils observent.
Sur le moment, je ne ressens qu’un plaisir mesquin : voir Pelifort contraint de s’effacer. Mais très vite, en écoutant leur échange, sans qu’ils se soucient de ma présence, je comprends que quelque chose a changé.
Le procureur de la République est intervenu.
Doute sérieux sur ma responsabilité pénale. Problème de procédure. Conviction délirante persistante. Aveux fragiles. Avant toute incarcération, avant tout jugement, une expertise psychiatrique s’impose.
Je ne vais pas en prison. Pas encore.
On ne sait plus très bien ce que je suis. Un criminel. Un malade. Ou quelque chose entre les deux.
Et pour la première fois depuis mon arrestation, je comprends que ce n’est pas la fin qui commence.
C’est autre chose.
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