ROMUALD SERRADO
MON NOUVEAU POTE L’ÉTRANGLEUR.
Amis jusqu’à la mort.
THRILLER
Œuvre de fiction.
Les personnages, lieux et événements décrits sont imaginaires.
Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou disparues, serait purement fortuite.
© SERRADO ROMUALD
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Livre en auto-édition
PROLOGUE
Les organisateurs du Salon du livre de Labuison ne font vraiment pas les choses à moitié. Perdu dans la basse campagne, ce village n’a jamais été destiné à accueillir un événement de cette ampleur.
Qui connaît Labuison ? En tout cas, certainement pas moi. Mais le fait est que, en ce jour précis, je suis bien ancré dans la salle des fêtes de ce bourg, et je reste plutôt étonné de voir que l’étalage des stands d’auteurs est parfaitement aligné, organisé, fonctionnel, presque trop propre pour un endroit pareil. Le parquet plastifié craque sous mes pas et l’air sent le chauffage poussif et la poussière recuite.
Je débarque à peine, juste avant l’ouverture des portes au public. Autour de moi gravitent d’autres auteurs que je connais de vue, des silhouettes déjà croisées dans d’autres salons, ou aperçues en selfie devant leurs livres sur les milliers de comptes d’écrivains que je suis sur Facebook. Des têtes connues, reconnues ou complètement anonymes. Et, assez logiquement, les anonymes sont ceux qui me regardent le plus. Je sens leurs yeux glisser sur moi, me détailler. J’ai l’impression qu’ils m’ont reconnu et qu’ils se retiennent de m’aborder pour un autographe ou une dédicace. Mais leurs mains sont vides, comme les miennes. Nous sommes ici pour vendre nos écrits, pas acheter ceux des concurrents.
Certains aiment dire que les écrivains sont tous des confrères. Comme dans chaque corps de métier, on tente d’occulter la concurrence, de la masquer, de la balayer sous le tapis. Je pensais comme eux à l’époque où je m’auto-publais sur Hubertlivres. Chaque nouvel auteur était mon égal, chaque grand auteur mon idole, chaque lecteur l’espoir fragile de connaître un jour la lumière.
Mais depuis mon entrée dans le cercle fermé des auteurs privilégiés chez Galliplon, je dois admettre que je ne vois plus d’un si bon œil la sortie de chaque nouveau livre.
L’éditeur me met une pression constante, me répétant que je ne suis pas le seul à faire rêver les lecteurs, et qu’au moindre retard, un jeune talent peut prendre ma place aussi vite qu’un claquement de doigts. Prendre ma place dans la maison, dans les librairies… dans son cœur.
Comment considérer les autres comme des collègues quand ils menacent chaque jour mes ventes, mon statut, mon espace vital ? Hypocrisie.
Mais je reste quelqu’un de plutôt gentil, sociable, et je garde un recul presque effacé, discret, évasif, comme si tout cela glissait sur moi.
Une jeune femme blonde, portant des lunettes rondes comme son visage, s’approche d’un pas sautillant. Elle semble avoir à peine la vingtaine, mais déjà une aisance sociale étonnante, maladroite mais réelle. Elle bégaie mon nom pour son entrée en scène.
— Monsieur… Molle… Mollu…
— Mollais. Je suis Franck Mollais.
Ses lunettes glissent d’un coup sur son nez et elle les remonte d’un geste rapide et nerveux, incapable de me quitter des yeux. Son regard brille d’une inquiétude presque enfantine, comme si elle redoutait que je m’offusque, que je m’emporte, que je fasse un scandale. Je n’ai pas cet ego-là. Pas encore. Je ne suis pas si connu. J’imagine que cette jeune fille ne me suit pas sur Facebook et ignore tout de mes œuvres.
— Veuillez m’excuser, Monsieur Mollais. Il y a tellement d’auteurs aujourd’hui. C’est le premier événement de l’année à Labuison.
Et comme un réflexe, avec mon humour noir et souvent incompris, je lâche :
— Ah, parce qu’il y a d’autres événements prévus par ici ?
Elle écarquille les yeux, figée, muette. Elle fait clairement partie de ceux qui ne comprennent pas mon humour. Et ils sont nombreux… mais je leur pardonne à tous. Ce n’est pas facile de me suivre, ni de me comprendre. Parfois, je me demande même si certains lecteurs comprennent vraiment ce que j’essaie de transmettre à travers mes lignes, mes images, mes chapitres. Mais trêve de plaisanteries : il faut sauver la petite… dont je ne connais pas le prénom.
— Comment vous appelez-vous, jeune fille ?
— Ludivine.
— Eh bien Ludivine, je vous écoute.
Elle souffle, juste assez pour que je capte l’odeur d’un pain grillé frotté à l’ail, englouti probablement cinq minutes plus tôt. L’odeur flotte, lourde, dans cette salle des fêtes aux néons blafards.
Elle m’invite à la suivre jusqu’à mon stand. Rien de surprenant. Mes livres — une sélection de cinq titres — sont déjà empilés par petits tas.
Mon dernier, « Le Verre Vert », est mis en avant : dix exemplaires alignés, un posé verticalement pour attirer l’œil. Aujourd’hui, Galliplon m’a envoyé ici pour parler de ce nouveau thriller sorti il y a quinze jours. Mon dernier roman.
Comme à chaque fois, je le considère immédiatement comme mon opus magnum. Goethe a Faust, Tolstoï a Guerre et paix, Freida McFadden a sa femme de ménage…
Moi, cette année, j’ai « Le Verre Vert ».
L’année prochaine, ce sera un autre. Jusqu’à ce que la mort décide, à titre posthume, de ce qui sera réellement mon œuvre majeure. Je m’enflamme ? Je m’en fous. Je suis auteur. Rêver fait partie du métier. […]
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