Extraits (présentations de personnages) du roman « Le Verre Rouge »
3
JEAN-MICHEL ET RACHELLE EN ROUTE POUR LE GRAND BAIN
Samedi 22 novembre, 7h55
Rachelle ouvre la marche, comme toujours, trottinant dans le couloir avec la détermination d’une marathonienne en retard pour la ligne d’arrivée. Elle connaît la musique : le premier jour de croisière, la piscine du pont se transforme en champ de bataille aquatique, et seuls les plus rapides peuvent y poser un orteil.
Son mari, Jean-Michel, traîne derrière, à bout de souffle, les tongs claquant à chaque pas.
Rachelle n’est pas de ces femmes qui subissent ; elle fait partie de celles qui veulent tout, tout de suite, surtout quand c’est monsieur qui paye. Une retraite dynamique, oui, mais surtout une retraite qui ne supporte pas l’ennui.
Un peu ronde, bien en chair, le chignon tiré au cordeau et les cheveux gris parfaitement lissés, elle s’engouffre dans l’ascenseur comme une fusée. Elle n’a plus mal nulle part — ni rhumatismes ni crampes — et, sur un paquebot, elle se sent rajeunir de vingt ans. Une gamine en vacances.
Jean-Michel, lui, trottine en râlant. Sa femme marche trop vite pour ses articulations fatiguées. Il la rejoint juste au moment où les portes se referment, coinçant la main entre les battants pour les rouvrir. Une goutte de sueur lui dégouline sur le front.
— Tu exagères, Rachelle… tu aurais pu m’attendre !
— Tu dis toujours que tu veux faire du sport. Je t’ai juste offert une séance d’échauffement. Et puis, entre nous, ça te ferait pas de mal de perdre un peu de ta bedaine, non ?
L’ascenseur s’ouvre sur le pont et, à la vue de la foule compacte, Jean-Michel soupire. De là où ils sont, on ne distingue presque plus la piscine, ensevelie sous des corps huilés, gonflables criards et rires tonitruants.
— Tu vois, grommelle Rachelle, si je t’avais écouté, on serait déjà les fesses dans l’eau !
— Il est huit heures cinq, proteste son mari. La piscine ouvrait à huit heures ! En cinq minutes, c’est pas possible que…
— Oh si, c’est possible ! Et c’est pour ça que je te dis toujours de bouger ton gros cul de vieux con !
— Et n’oublie pas qui t’offre ce fabuleux voyage, vieille peau !
Elle ne répond rien. À la place, elle ôte son peignoir blanc — un cadeau de la compagnie, fraîchement sorti de son plastique — et le lance sur le visage de Jean-Michel.
— Mais… tu vas quand même y aller ? bredouille-t-il.
Rachelle lui adresse un sourire carnassier. Elle sort un bonnet de bain de son sac et l’enfile, comprimant son chignon et faisant ressortir deux oreilles démesurées. Puis, avec la grâce d’un éléphant de mer, elle avance jusqu’au bord.
Jean-Michel reste figé. D’habitude, elle chercherait déjà un membre de l’équipage pour réclamer qu’on lui libère « un carré de tranquillité ». Mais cette fois, elle semble animée d’un esprit nouveau : celui du défi.
Elle saute dans la piscine, droite comme un « I », entre un couple d’amoureux qui se bécotent et un quadragénaire ventru qui fait la planche. Les éclaboussures jaillissent, mais l’ambiance reste bon enfant. Pour l’instant.
Jean-Michel, lui, observe la scène, à la fois inquiet et soulagé. Il ne l’a pas vue sourire ainsi depuis longtemps. Il devrait s’en douter : quand Rachelle sourit, c’est qu’une catastrophe se prépare.
Elle barbote au milieu des autres, cherchant un peu d’espace. Puis, soudain, elle glousse doucement, les joues rouges et la bouche pincée.
— Oups… désolée… marmonne-t-elle, faussement gênée.
L’eau autour d’elle semble se troubler. Une vague de chaleur se répand, accompagnée d’une teinte brunâtre des plus suspectes. Les rires s’interrompent. Les gens échangent des regards horrifiés.
— Oh mince… la gastro, lâche-t-elle d’un ton penaud, comme si elle venait d’avouer un petit oubli de crème solaire.
Un cri jaillit, puis un autre. En quelques secondes, la piscine se vide à la vitesse d’une marée basse. Serviettes, lunettes et bouées flottent à la surface, abandonnées par leurs propriétaires en fuite.
Rachelle, elle, reste là, imperturbable. Elle nage mollement vers une zone plus claire, lève les yeux vers son mari resté au bord, bouche bée, et lance joyeusement :
— Tu vois, je t’avais dit qu’on aurait de la place ! Allez, viens, elle est super bonne maintenant !
Et elle éclate d’un rire triomphant, seule souveraine dans son royaume parfumé au chlore et à la honte.
4
MAURICE
Dimanche 23 novembre, 9h05
Cela fait déjà trois jours que la croisière s’amuse depuis son départ de Miami, entre buffets à volonté, karaokés survoltés et concours de danse endiablés au bord de la piscine — laquelle, depuis l’incident « Rachelle », a retrouvé une eau limpide et un soupçon de traumatisme collectif.
Ce matin, le paquebot amorce sa première escale : Nassau, capitale des Bahamas.
Une petite île paradisiaque au sable blanc et à la mer turquoise, célèbre pour ses bars à touristes, ses boutiques hors taxes et ses plages à selfie. En bref, le décor parfait pour que les passagers se sentent soudain millionnaires, même en short Décathlon.
Et parmi les premiers à s’activer sur le pont du débarcadère, trônant comme un coq sur un tas de valises, se trouve Maurice, dit « le Cube ».
Un surnom qu’il porte aussi bien pour sa silhouette que pour son tempérament.
Un mètre soixante de haut, un mètre soixante de large : un carré parfait de chair, de poils et de certitudes.
L’homme de 50 ans arbore une chemise hawaïenne d’un rouge flamboyant, où des palmiers mal imprimés se battent avec des perroquets pixelisés. Une casquette Ghostbusters vissée sur le crâne — le logo du fantôme prisonnier derrière un panneau d’interdiction trône fièrement sur son front suant.
Dans sa bouche, un énorme cigare grésille. Sa barbe et sa moustache débordent, brouillant ses traits et avalant presque la fumée. Il tire une bouffée si profonde que ses joues rebondies se gonflent comme des ballons, puis relâche un nuage épais… directement sur un couple accompagné d’un enfant.
Les parents toussent, reculent d’un pas, consternés.
Maurice, lui, sourit, fier de son effet. Derrière sa toison sombre, deux petits yeux marron pétillent d’un plaisir franchement provocateur.
— La dernière fois que je suis venu ici, balance-t-il d’une voix tonitruante, j’ai passé la journée avec deux superbes putes et de la coke !
La mère pousse un cri d’orfraie et plaque les mains sur les oreilles de son fils — trop tard.
Le gamin, cinq ans à tout casser, la regarde avec une curiosité désarmante.
— Maman, c’est quoi la coke ?
Le père, pris de panique, improvise :
— C’est… la boisson gazeuse que tu aimes, tu sais, celle au cola qui fait des bulles.
Le petit hoche la tête, pensif, avant de s’exclamer, ravi :
— Ah d’accord ! Je savais pas que les putes buvaient du Coca !
Silence.
Les parents rougissent, la mère suffoque, le père serre les dents.
Maurice, lui, part dans un fou rire gras qui secoue tout son torse. Il s’essuie les yeux, hilare, tandis que le petit le regarde, tout fier de sa trouvaille.
— Pas con, le môme, hein ! Ça promet !
Les passagers tapotent encore frénétiquement sur leurs écrans, comme pour s’assurer que le monde entier sait qu’ils sont en vie, à bord mais aussi prêts à s’évader. Maya, elle, les observe du coin de l’œil, amusée. Ces rectangles de verre semblent plus précieux que leurs passeports.
Une hôtesse au sourire professionnel interrompt la scène :
— Mesdames et messieurs, vous pouvez maintenant descendre à terre. Merci d’avancer calmement vers la passerelle, s’il vous plaît.
Calmement, oui… mais sans Maurice.
Le Cube fonce pour être le tout premier à passer, bousculant le couple au passage, le cigare toujours coincé au coin de la bouche.
— Bougez pas, je m’en charge ! Allez, dégagez, j’suis pressé, moi !
Et, d’un pas décidé, il déboule sur la passerelle, levant les bras comme un boxeur entrant sur le ring.
Son cri résonne sur tout le pont, couvrant presque le vrombissement des moteurs.
Le bruit sec de ses claquettes résonne à chaque pas, accentué par la vision dantesque de ses chaussettes de tennis blanches, tirées jusqu’au mollet, éclaboussées de soleil et de ridicule assumé :
— J’arrive, mes beautés !
Son rire s’éloigne, roulant comme un tonnerre gras au-dessus du pont, tandis que les autres passagers — mi-agacés, mi-fascinés — le regardent descendre vers le paradis tropical, déjà certains qu’il le transformera en enfer personnel, avec les musiques des Caraïbes montant du port comme un arrière-plan moite et irrésistible.
***
Maurice pousse la porte de L’Ancre Rouillée, le seul bar de Nassau qu’il connaît assez pour ne pas avoir besoin de réfléchir. L’endroit sent la bière éventée et la clim qui agonise. À première vue, rien n’a changé depuis sa dernière visite : les mêmes tables bancales, le même comptoir en bois poisseux, les mêmes ampoules jaunâtres qui diffusent une lumière de fond de cale. Seul le vieux néon au-dessus de la porte — une ancre rouge délavée, moitié éteinte — clignote à contretemps, comme un cœur fatigué.
À l’intérieur, la musique crachote d’un jukebox cabossé : un vieux reggae remixé en version trap, faute de meilleur goût. L’écran plat fixé au mur, son coupé, diffuse un match de boxe illégal pendant que trois types jouent aux dés sur une table collante, verres de rhum à moitié vides devant eux.
Une serveuse au maquillage qui a connu des jours meilleurs essuie distraitement un verre avec un torchon gris. Elle porte un short si court qu’il semble s’excuser d’exister, et un haut fluo dont la brillance tranche avec la poussière du lieu.
Deux filles attendent près du comptoir, accrochées à leurs verres d’eau, scrutant chaque nouvel arrivant comme un client potentiel. Leurs rires mécaniques se perdent dans la vapeur moite des climatiseurs. Ici, tout le monde connaît son rôle : les marins viennent oublier, les filles font semblant d’y croire, et le barman, un colosse à la peau tannée et au regard en cale sèche, sert sans jamais poser de questions.
Maurice s’y sent chez lui. Il connaît le moindre recoin, jusqu’à la fissure dans le miroir derrière le comptoir où son visage se reflète deux fois. Sur une ardoise poussiéreuse, son nom figure encore, tracé à la craie : « Maurice le Cube – dette ouverte depuis juillet 2023 ».
Il eut un sourire las. Rien n’a bougé. Pas même sa dette.
Le temps s’est juste chargé de rouiller un peu plus les attaches murales en fer de l’ancre rouge.
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