Article 16 : extrait des deux premiers chapitres du thriller-politique-SF

article 16
Temps de lecture : 8 minutes

ROMUALD SERRADO

COLLECTION TERRE 69

Tome #1
ARTICLE 16


THRILLER – SATIRE POLITIQUE –SF

Avertissement de l’auteur :

Ce livre est une œuvre de fiction satirique et de science-fiction politique.
Tous les personnages, lieux, événements et institutions sont entièrement inventés.Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels est purement fortuite.

Les situations et dialogues décrits ont pour seul but de divertir et de proposer une réflexion humoristique sur le pouvoir, la peur et la manipulation.

« Le fascisme,

ça commence avec les fous,

ça se réalise grâce aux salauds,

et ça continue à cause des cons. »

Guy de Montherlant

(1895 – 1972)

Le Mot de l’Auteur

En ouvrant ce livre, vous acceptez de briser le quatrième mur de la psychopathie pour ne plus être un simple témoin, mais le moteur immobile d’une mécanique qui nous dépasse.

Mon intention n’est jamais le voyeurisme gratuit, ni l’apologie du crime ou la banalisation du geste meurtrier.

Ce récit est une autopsie de la conscience au moment précis où elle abdique, une critique acerbe de notre vie moderne et une exploration des aléas qui peuvent troubler une psyché lambda jusqu’au point de rupture.

À travers cette « faille », je cherche à vous placer dans une position inconfortable où l’on finit par comprendre, s’associer, voire pardonner l’impensable, car le monstre n’est souvent que le reflet de nos propres fragilités exacerbées par une société qui broie les âmes.


Je ne vous raconte pas une histoire, je vous contrains à habiter un cauchemar dont vous tenez, malgré vous, toutes les clés.

Romuald Serrado

AVANT PROPOS

Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’astrophysique a profondément modifié notre perception de l’univers. Les travaux de chercheurs comme Michel Mayor et Didier Queloz ont confirmé l’existence de milliers d’exoplanètes, dont certaines sont rocheuses, situées dans des zones habitables, et proches de la Terre par leur taille, leur composition et leur âge.

À ces découvertes s’ajoutent des hypothèses théoriques issues de la physique moderne. Des scientifiques comme Hugh Everett, Max Tegmark ou Alan Guth ont développé des modèles dans lesquels l’univers pourrait ne pas être unique, mais appartenir à un ensemble plus vaste : un multivers.

Dans ces cadres, rien n’exclut l’existence de planètes jumelles à la nôtre, évoluant sous les mêmes lois physiques, avec une histoire presque identique.

Ces mondes hypothétiques partageraient les mêmes continents, les mêmes sociétés, les mêmes institutions, et les mêmes êtres humains. Les mêmes visages. Les mêmes noms. Les mêmes trajectoires initiales.

Jusqu’à un point de divergence.

La théorie du chaos, popularisée par Edward Lorenz, démontre qu’une variation infime peut entraîner des conséquences majeures. Appliquée aux sociétés humaines, elle suggère qu’un choix politique, une décision juridique ou une crise mal gérée peut suffire à faire basculer une démocratie vers un autre avenir.

Ce roman est une œuvre de fiction.

Les événements, crises et décisions politiques qui y sont décrits ne se sont pas produits sur notre planète. Ils se déroulent sur Terre69, une Terre jumelle de la nôtre, où les mécanismes du pouvoir, de la peur et de l’urgence ont suivi une trajectoire différente.

Sur Terre69, les outils juridiques existent. Les dispositifs d’exception aussi. Les crises sanitaires, sociales et institutionnelles obéissent aux mêmes logiques que sur notre monde. Mais certains choix ont été faits autrement. Plus tôt. Plus loin.

Ce récit n’a pas vocation à prédire l’avenir.

Il explore une hypothèse.

Celle d’un monde où l’exception devient la règle.

Où la peur justifie l’urgence.

Et où la démocratie ne disparaît pas dans le fracas, mais lentement, légalement, méthodiquement.

Bienvenue sur Terre69.

Romuald Serrado

ACTE I

DANS LA TÊTE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

CHAPITRE 1

MOI, PRÉSIDENT DE TOUS LES FRANÇAIS…

Lundi 26 janvier 2026, 8h33 au premier étage du Palais de l’Élysée à Paris.

J’ai la sensation très nette qu’aujourd’hui va se jouer quelque chose de décisif. Pas une décision officielle, pas un vote, pas une annonce. Non. Quelque chose de plus sourd, plus souterrain. L’avenir des élections de 2027 se dessine ici, maintenant, dans ce bureau trop calme. Je ne suis pas censé pouvoir me représenter. Et quand bien même ce serait possible, ma cote est si basse auprès de mes concitoyens qu’il faudrait un miracle pour que je sois réélu. Un miracle… ou une stratégie.

Je viens du monde de la communication, pas de celui de la politique politicienne. Les combines, les récits, les opérations de façade, je les ai toujours délégués. Je laisse cela à ceux qui m’entourent, à ceux qui sont payés pour ça, grassement, au sein du gouvernement. Des professionnels de l’ombre. Des hommes et des femmes qui travaillent à redorer le blason du pantin de paille que je suis devenu à la tête de la Présidence de la République. Je le sais. Ils le savent. Personne ne le dit.

Je m’appelle Benjamin Patathor, j’ai 52 ans et je suis président de la République française depuis le 14 mai 2017.

Neuf ans. Presque neuf ans déjà. Le chiffre résonne en moi comme une condamnation. Mon premier mandat s’est étendu de 2017 à 2022, marqué au fer rouge par la crise du Covid. Une époque de décisions brutales, de peur collective, de chiffres quotidiens égrenés comme des oraisons funèbres. Puis le second mandat, entamé en 2022, qui court jusqu’en 2027. Une continuité sans respiration. Une usure lente.

Fait marquant, je suis le premier président de la Ve République réélu hors cohabitation, et aussi l’un de ceux qui sont restés le plus longtemps au pouvoir d’affilée sous ce régime. Une prouesse sur le papier. Un fardeau dans la réalité. Car ce matin, comme tous les autres depuis plusieurs mois, je ne peux ignorer l’évidence : je suis en fin de cycle politique. Pire encore, je suis usé symboliquement. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois plus l’homme pressé, sûr de lui, convaincu de pouvoir transformer le pays.

Je vois ce que beaucoup voient déjà : un président du passé. Une silhouette figée dans un temps que la nation a décidé de dépasser.

Je n’ai pas encore quitté le pouvoir. Officiellement, je suis toujours là. Mais le pays, lui, est déjà parti. Il m’a abandonné sur le bas-côté, les warnings allumés, dans l’espoir qu’un sauveur surgisse en 2027. Un autre. Un neuf. Quelqu’un qui promettra encore.

Et si, moi, je n’avais pas envie de partir ?

Même si je le dois. Même si l’article 6 de la Constitution me martèle sa doctrine comme un coup répété sur le crâne : «  Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs.  »

Cette limitation a été introduite par la loi constitutionnelle du 23 juillet 2008, sous la présidence de Nathan Zyrkozy. Quelle ironie cruelle. Qu’est-ce que je regrette d’être né si tard. Avant 2008, il n’y avait pas de limite. Une autre époque. Révolue.

En 2027, j’aurai exercé deux mandats à la suite. C’est un fait brut, sec, qui me ronge depuis des semaines, alors que ma date de péremption présidentielle approche à grands pas.

Je suis constitutionnellement inéligible pour un troisième mandat immédiat. Voilà pourquoi je suis souvent présenté comme le premier président de la Ve République réellement concerné par cette règle. Un cas d’école. Une anomalie historique. Une fin programmée.

Alors je m’efforce de rester optimiste. Question de survie mentale. Je n’exclus pas un retour en force. Plus tard. Plus loin. Plus ambitieux encore. Un retour théoriquement possible en 2032 ? Oui, je l’envisage. La Constitution n’interdit que les mandats consécutifs. Après une pause d’au moins un mandat, je pourrais revenir. Le pouvoir aime les revenants.

Mais si je pouvais faire quelque chose pour rester en place. Si je pouvais casser cette Constitution qui m’empêche de siéger pour un troisième mandat consécutif. Si je pouvais continuer à dominer ce pays d’ingrats qui refusent de voir tout ce que j’essaie de faire pour eux… alors je n’hésiterais pas une seconde.

Et justement, aujourd’hui, il semblerait que mon Secrétaire d’État, Jean Lesombreux, ait besoin de me parler.

Un simple SMS m’informe qu’il passera en début d’après-midi dans mon bureau, accompagné de la directrice des sondages.

De mon côté, je sais qu’il va falloir que j’élabore avec lui une stratégie à mettre en place dans l’urgence. J’ai déjà mon idée, et nous en avons déjà parlé succinctement ensemble…

Une manœuvre qui demande du sang-froid, de la patience, et une capacité à duper le monde entier.

Et ça… personnellement, on ne peut pas dire que ce soit un exercice compliqué pour moi. D’ailleurs, ça ne l’est pour aucun autre politique, quel que soit son rôle, son échelle ou le pouvoir qu’il exerce sur ce pays.

CHAPITRE 2

UNE RÉUNION DÉCISIVE

Je suis seul dans le bureau, et la lumière de fin d’après-midi découpe le tapis en bandes nettes, presque militaires.

L’Élysée est silencieux, comme un organisme qui retient son souffle. J’aime ce moment. C’est le seul qui me permet encore de croire que je décide.

Les sondages sont ouverts devant moi. Je ne les lis plus vraiment. Les chiffres ont cessé d’être des informations ; ce sont des blessures répétées.

Vingt-deux pour cent.

Dix-huit dans certaines régions.

Le mot rejet revient trop souvent dans les analyses. Rejet. Comme un corps étranger.

Il faut bien l’admettre : le climat politique en France est délétère. Mécontentement généralisé, désaccords profonds avec les politiques économiques et budgétaires de mon gouvernement, crise de confiance dans les institutions, incertitude totale autour de l’élection présidentielle de 2027. Tout s’additionne. Tout s’accumule.

Je ferme l’onglet.

Je ne suis pas impopulaire.

Je suis inacceptable.

La différence est capitale.

Je me lève et marche jusqu’à la fenêtre. La cour est presque vide. Les gardes se relaient sans me regarder. Ils savent que je suis là, mais ils ne me voient plus.

C’est toujours comme ça, à la fin d’un mandat : on devient transparent avant de devenir coupable.

Je ne peux pas perdre.

Pas pour moi.

Maryline Pinceau du « Front Patriotique Opposant » pense déjà avoir gagné. Elle parle de respiration démocratique, de retour à la normalité. Elle ne comprend rien.

La normalité, c’est le chaos avec un sourire.

Quelqu’un frappe sèchement à la porte.

Mon Secrétaire d’État entre sans attendre mon accord. Jean Lesombreux s’en passe depuis longtemps.

Il n’est pas seul. Lisa Marrond l’accompagne. La directrice des sondages. Celle qui tâte le pouls de mon règne. Et celui de mon peuple.

Je croise les mains derrière le dos. Mon regard se fixe sur elle. Elle semble porter sur le visage toute la misère du pays.

Debout, droite, impeccablement vêtue. Calme. Presque clinique.

Le silence entre nous est lourd, compact. Elle inspire, puis tranche.

Monsieur le Président, je vais être directe et brève. Selon le baromètre politique officiel, votre popularité continue de baisser. Les tensions politiques, les mobilisations agricoles, le débat budgétaire, l’absence de majorité claire à l’Assemblée nationale… tout vous est défavorable. Vous êtes en recul, tandis que le Premier ministre bénéficie d’une cote supérieure.

Les chiffres mordent, mais je ne bouge pas. Je la laisse continuer. Chaque phrase est une pierre supplémentaire sur ma poitrine.

D’après d’autres enquêtes récentes, vous restez englué dans une défiance persistante de la part des Français.

Je leur fais signe de s’asseoir. Jean et Lisa prennent place. Je m’assieds à mon tour.

Face à eux, je suis prêt à encaisser la seconde vague. Celle qu’on garde toujours pour enfoncer le clou.

Lisa ne me regarde pas. Ses yeux glissent sur des notes que je n’ai jamais vues. Ses doigts tapotent légèrement la table. Un geste infime. Une faille. Elle aussi ressent la violence de ce qu’elle annonce.

Une autre enquête publiée aujourd’hui montre que des figures de l’opposition, comme Renaud Philibert ou Gaston Amal, sont mieux perçues pour 2027 que votre majorité actuelle.

Je serre les poings. Mes articulations craquent.

Elle parle avec un détachement presque cruel, comme si elle commentait la météo et non la fin programmée de mon pouvoir.

En résumé, conclut-elle, votre popularité est faible. Et la tendance est clairement descendante.

Son regard finit par accrocher le mien. Direct. Tranchant. Presque accusateur.

Je détourne les yeux vers la fenêtre. Dehors, la ville respire normalement.

Moi, je suffoque.

Je le sais déjà : si rien ne change, si je ne fais rien, je ne survivrai pas à 2027.

Une idée commence à germer.

Fine.

Calculée.

Chirurgicale.

Une stratégie que personne n’anticipera. Lisa ne me la donnera pas. Pas encore. Mais je sais que je peux l’élaborer.

Je peux retourner cette situation. Plier les chiffres, les sondages, et le pays à ma volonté.

Je me lève de nouveau. Je fais face à la vitre. Le reflet me renvoie un homme que je reconnais à peine.

Ce n’est plus l’ambitieux qui voulait transformer la France.

C’est le survivant.

Le manipulateur.

Celui qui refuse de tomber quand tout le monde l’attend au sol.

Aujourd’hui, je le sens : je tiens déjà le fil. Il ne reste plus qu’à tirer.

Derrière moi, les chaises raclent le sol. Lisa se redresse, me salue, et quitte la pièce.

Jean reste. Il n’a pas besoin que je parle. Il a compris.

Il s’approche. Presque comme un enfant qui viendrait murmurer un secret défendu.

Article 16 ? souffle-t-il.

Je laisse le silence s’installer. Une éternité pour lui.

Déclencher cette procédure, c’est bâtir une machine de guerre. Une mécanique lourde, totale, irréversible.

J’ai dupé les Français toute ma vie politique. Mais cette partie-ci sera la plus importante. Peut-être la dernière.

Je me tourne vers lui.

J’acquiesce lentement.

Oui, Monsieur Lesombreux. On lance l’opération Article 16. Pour le bien de la France.

Le peuple, ça passe toujours mieux quand on l’invoque. Même quand on l’écrase.

Ma seule ambition est pourtant claire : rester. Régner encore. Profiter.

Le pays est au bord du chaos. Personne ne le relèvera.

Personne sauf moi.

Contre vents et marées.

Contre le peuple.

Contre la démocratie elle-même.

Article 16…

Tu sauveras ma tête du billot.

Tu blinderas mes comptes.

Tu feras hurler l’opposition.

Et la démocratie ?

Je la rendrai quand je l’aurai décidé.

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